Wonderful Town, un amour vacillant frappé par les répliques invisibles du Tsunami

Publié le par Nostalgic-du-cool

                    Au risque de nous faire radoter sur Asiaphilie ce Wonderful Town nous force encore à affirmer l'incroyable vitalité et qualité du cinéma thaïlandais qui n'en finit plus de nous surprendre. Ce film première réalisation d' Aditya Assarat est un coup de maitre il fait partie de ces petits bijoux sans prétention que l'on découvre par hasard dans une salle de cinéma. Vous l'aurez compris j'ai été totalement emporté par ce film contemplatif, etonnant de maitrise pour une première réalisation, un film qui nous berce (paradoxe quand on sait qu'il évoque l'après tsunami, c'est d'ailleurs la première fiction à le faire) entre mélancolie entêtante et drame discret. Alors évidement l'accueil a été plutôt mitigé (quoiqu'il a fait l'unanimité au Masque et la Plume qui pourtant ne sont pas les plus tendres), de toute façon on s'en foutrait presque puisque les distributeurs soucieux de promouvoir ce merveilleux cinéma ont considéré que 50 salles serait largement suffisant pour élargir nos horizons. Après tout il n'a reçu qu'une légère ondée de recompenses avec entre autres le Prix du Jury au Festival asiatique de Deauville, Le grand Prix du Festival de Pusan et le Grand prix du festival de Rotterdam. Mais enfin il en faudra plus pour refrèner mon enthousiasme car au delà d'un beau film, je crois que la génération actuelle de cinéastes thaïlandais dejà riche des excellents Pen-Ek Ratanaruang et Apichatpong Weerasethakul (actuellement membre du jury au Festival de Cannes) va encore s'agrandir avec ce petit nouveau de seulement 36 ans.



                       Alors comme d'habitude disons deux mots de ce jeune réalisateur. Aditya Assarat est né à Bangkok en Thaïlande puis à l'âge de 15 ans il quitte son pays pour les Etats Unis où il va vivre pendant 12 ans, il y fera des études de cinéma. Par la suite il va revenir en Thaïlande, où il va se sentir comme un étranger, se sentant plus américain que thaïlandais cela va lui permettre d'avoir un oeil neuf, il explique que c'est en partie grâce à cet "oeil étranger" qu'il est fasciné par la campagne de son pays (lieu recurrent dans ses films) à la différence du thaïlandais moyen qui trouve que ce lieu n'a rien de spécial. Donc il va commencer à réaliser des courts métrages, il est rapidement répéré par divers festivals, il va participer au director's Lab de Sundance qui réunit les réalisateurs les plus prometteurs. Fort de ses expériences il tourne en 2007 son premier long métrage : le film que nous évoquons, le très beau Wonderful Town. Mais il a déjà de nouveaux projets en cours qui s'appellent High Society sur les personnes qui ont du mal à trouver leur identité ce sera sûrement en partie autobiographique (il ne se considère ni totalement américain ni vraiment thaï). C'est comme dans ce film, le citadin qui découvre la campagne c'est finalement un peu lui. C'est enfin un producteur assez étrange car son souhait serait de produire les films de ses assistants d'ailleurs il explique : "à quoi sert la production si ce n'est à aider d'autres personnes à raconter leurs histoires?", j'aimerais que certains producteurs méditent sur ses paroles que je trouve pleines de sagesse...



                         L'histoire à l'image du film est simple et belle : dans la petite ville côtière de Takua Pa au sud de la Thaïlande la vie reprend progressivement son cours après le passage du tsunami (8000 morts et des dégâts materiaux très importants) même si la ville comme ses habitants continue de panser leurs plaies. Dans cette atmosphère figée de ville anciennement fantôme arrive Ton un jeune architecte chargé de superviser la reconstruction d'un hotel sur la côte. Il choisit de loger dans le petit hôtel déserté, comme la ville depuis le tsunami, suscitant la curiosité des habitants. En effet pourquoi venir s'enterrer ici alors que la ville n'est qu'à quelques kilomètres de la (tristement?) fameuse Phuket et ses hôtels touristiques. Assez rapidement il va faire connaissance de Na jeune femme douce et timide qui tient cet hôtel. Peu à peu ils vont apprendre à se connaitre puis à s'aimer, seulement il n'est pas toujours facile de s'aimer dans un lieu où il y a encore autant de souffrances sourdes, de deuils inachevés, il est dur de se faire accepter d'une population vivant encore en retrait. En particulier c'est difficile pour le frère de Na, un petit truand loser d'accepter comme ça les bouleversements dans la vie de sa soeur, la ville semble avoir eu son lot de chamboulements et le statu quo fragile semble devoir être maintenu. Alors tandis qu'on semble voir le bonheur poindre à l'horizon, nos espoirs s'effondrent et Aragon semble avoir cruellement raison "il n'y a pas d'amour heureux" car "quand il croit serrer son bonheur il le broie", on croit un temps à une fin heureuse mais c'est peut être trop beau et la vie avec son lot de catastrophes naturelles mais aussi humaines reprend le dessus. Les drames n'ont pas toujours lieu dans le fracas des vagues c'est aussi parfois dans le silence et par la petitesse humaine. Ici ni angélisme ni défaitisme, tels des bateaux en papier fragile les personnages sont ballottés au gré des événements jusqu'à ce qu'une vague vienne faire place nette, mais la vie renait toujours et le film se conclue sur des enfants jouant dans le crépuscule sur les toits de la ville symbole d'espoir pour que peut être cette ville puisse redevenir cette Wonderful Town du titre...



                          Ce film a cette qualité bien asiatique de nous emerveiller avec un scénario des plus simples, pas de tragédie geignarde, pas d'image tire-larmes sur les ravages du tsunami, pas de romantisme sirupeux, au contraire Wonderful Town est un film pudique, subtil, épuré. Au delà de la trame des plus basiques on découvre une véritable profondeur, avec des personnages plus complexes qu'en apparence, au fur et à mesure qu'ils se découvrent ils nous apparaissent de plus en plus mystérieux et fascinants. Pourquoi Ton vient il s'enterrer dans ce village perdu, cherche-t'il une atmosphère bucolique, ou fuit il quelque chose? On a l'impression qu'il fuit sa vie de citadin de Bangkok mais qu'est ce exactement? Une relation douloureuse? Son travail? Quant à Na on la sent écrasée par ses devoirs, elle entretient l'immeuble de ses parents, elève le fils de son frère mais comment accepte t'elle cela? Est ce un devouement admirable, ou a t'elle été submergée par tous ces evenements? Les réponses ne sont qu'esquissées, les sentiments des personnages ne sont qu'effleurés, tout comme le tsunami rien n'est jamais évoqué frontalement mais on sent toutefois avec force qu'il plane toujours sur la ville. Ces faux fuyants sont l'une des forces du film, il souligne son côté très esthétique les reponses sont secondaires le principal, est de faire ressentir, de faire vivre les sentiments. Alors beaucoup diront que l'ennui guette, moi je concède à la rigueur que c'est un film contemplatif mais c'est surtout beau : cette faculté de faire passer les emotions par les images, par les corps cette économie de mots, cette incroyable pouvoir de suggestions qui en un plan, par le simple choix du décor en dit beaucoup. C'est quand même fort de pouvoir dire j'ai été transporté quand les personnages vont ramasser le linge. Je pense aussi en particulier à un très beau plan sur la mer avec le ressac des vagues qui viennent s'abattre sur la plage, subtile évocation de cette menace invisible qui tenaille encore cette ville.



                   Finalement ce qui m'a le plus bluffé dans ce film c'est l'incroyable maitrise du réalisateur, c'est sa grande maturité. Il sait sublimer les corps, les décors, il sait jouer sur la lumière naturelle, allant jusqu'à nous faire ressentir la chaleur moite de la campagne thaïlandaise. Les plans qu'ils soient en interieur ou exterieur sont toujours splendides très travaillés avec un gros travail sur la lumière, les ombres, ce qui n'est pas sans faire penser aux films de Pen-Ek Ratanaruang ou de Tsai Ming Liang avec de longs plans contemplatifs presque sensuels qui suivent les tribulations lentes et quotidiennes d'un personnage (ramasser le linge). Un cinéma contemplatif sensitif, expressif qui fait parler les lieux, les corps qui transpirent la mélancolie, une certaine langueur toute asiatique. On peut penser à Last Life In The Universe qui lui aussi évoque la rencontre de deux êtres perdus, avec cette mélancolie champêtre de la campagne thaïlandaise, avec une tristesse diffuse et silencieuse qui flotte en permanence dans l'atmosphère et qui n'est exprimée qu'à demi mots. En fait c'est peut être parce qu'il a ce don de rendre l'ennui passionnant que ce film m'a tant fasciné. Il faut aussi dire un mot des acteurs excellents, incroyables de naturel, c'est dingue de se dire qu'ils sont de parfaits amateurs (il est chanteur dans les bars, elle est guide touristique) je n'aurais pas parié la dessus. D'ailleurs le réalisateur a une phrase très juste : "être vrai n'a rien à voir avec le fait d'être un acteur professionnel ou non" et en effet ces comédiens sont vrais, sincères, ils apportent une véritable fraicheur, tantôt émouvants, tantôt degageant un certain magnétisme, ils donnent beaucoup au film. Enfin Wonderful Town est servi par une très bonne musique douce et envoûtante, triste et belle.



                       Bref je ne peux que vous conseiller ce film qui vous fera voyager, pas forcément du fait que c'est un film "exotique" sur un pays lointain, mais surtout grâce à cette qualité rare de toucher à quelque chose d'universel malgré un cadre pourtant très marqué. 1h30 sur une histoire qui pourrait presque se raconter en une minute, c'est peut être inutile pour certains pour moi c'est juste éblouissant. Alors n'hésitez pas l'ennui aura rarement était aussi beau !
(bon je m'emballe je l'avoue, donc pour un avis plus objectif allez voir chez Anna)

Nostalgic Du Cool


Publié dans Thaïlande

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Anna 18/05/2008 18:34

Lol, merci pour le lien. Super critique, en effet l'ennui qui est le sujet du film est sublimé par la mise en scène, cette faculté de regarder les corps et les décors avec la plus grande simplicité tout en leur donnant une ampleur impressionnante. Ça fait un peu penser à Hiroshima mon amour, sans les dialogues lyriques^^.

Nostalgic du cool 18/05/2008 17:41

Est ce que j'ai dit ça? Bien sûr que Lost in Translation est très réussi, même si c'est différent la c'est pas pareil voila. Ahlala vous venez casser mes petits effets sur mon propre blog vous êtes vraiment intenables :)

MG 18/05/2008 15:30

Pas loupé Lost in Translation...c'est le moins que l'on puisse dire ! A moins que ce ne soit une litote ? Que tu es subtile DZ :-D

DZ 18/05/2008 15:04

Aaah mais on parle aussi de l'ennui dans Lost in Translation, et le film n'est pas spécialement loupé non plus !