Ploy, de Ratanaruang.

Publié le par Nostalgic-du-cool

 

« Ploy » de Pen-Ek Ratanaruang : Le Nouveau Ratanaruang est arrivé ! :

 

Le générique débute doucement. Pas de musique, juste un petit bruit diffus d'aération. L'écran est noir, on est plongé dans l'obscurité, les noms défilent lentement, tout prend son temps. La première image apparaît. Un couple, ils se tiennent la main et sont dans un avion, confortablement assis. Elle dort, lui écoute de la musique et boit un verre d'eau. Les bruits sont toujours tapis, étouffés. Une coupe. On retrouve le couple, toujours dans l'avion. Les mains ne se quittent pas, elle dort toujours, une jeune femme passe furtivement devant la caméra. Le titre apparaît brusquement sur fond noir « Ploy ». L'avion atterrit, mais le bruit d'aération est toujours là et on n'entend pas les crissements des pneus sur le tarmac. Il fait nuit, et Bangkok est éclairé par des lumières artificielles de toutes les couleurs. L'ambiance est donc nocturne et toute la mise en scène est plongée dans une espèce de torpeur enivrante, envoûtante, tout est très lent, marche presque au ralenti, comme quand on essaie de se tirer de notre sommeil sans vraiment y parvenir... On retrouve le couple sur un tapis roulant d'aéroport, puis ils sont dehors, lui allume une cigarette et elle regarde au loin, ils marchent et on les retrouve dans un taxi. Ils se tiennent toujours la main, et elle pose sa tête sur son épaule. Ils sont dans l'hôtel, et lui paye pour la nuit, puis on les retrouve dans l'ascenseur, se tenant la main, effondrés de sommeil, les corps presque à l'abandon. Puis ils sont dans leur chambre, il donne un pourboire à l'homme de chambre qui s'en va, puis lui descend pour aller chercher des cigarettes...Il est cinq heures du matin.

C'est ainsi que débute magistralement « Ploy », le nouveau film de Pen Ek-Ratanaruang, le chef de file de la nouvelle vague taïwanaise au coté d'Apichatpong Weerasethakul et Adityat Assarat, et auteur remarqué de « Monrak Transistor » et du très grand « Last life in the Universe ». Récemment, son dernier bébé « Vagues invisibles » était une expérience prometteuse mais pas assez aboutie. Ainsi, il est vrai qu'on aurait pu s'inquiéter et se demander si « Last life in the Universe » n'était qu'un coup de chance dans la filmographie de ce metteur en scène, dont le film suivant était fort attendu, mais qui n'a pas su « transformer l'essai » (pour parler dans le jargon du rugby) du précédent film...Mais finalement, à la lumière de « Ploy », on est bien obligé de voir dans « Vagues invisibles », une tentative de transformation artistique, de renouvellement des thématiques de Pen-Ek et de son langage cinématographique, bref une certaine forme de maturité, de mutation de son cinéma, vers ce qui est aujourd'hui « Ploy » qui n'aurait sans doute pas atteint la maîtrise qu'il a sans  cette expérience que fut « Vagues Invisibles » où ployait déjà à l'horizon le regard d'un metteur en scène de plus en plus inquiet et angoissé sur le devenir de notre monde, et sur les rapports entre les individus et ce monde changeant... Ainsi coupons court à tout suspense : notre ami Ratanaruang a bel et bien retrouvé sa forme d'antan et frappe à nouveau très fort avec ce nouveau long-métrage, qui atteint le même niveau de puissance que celui de « Last life in the Universe ».

Ananda Everingham. Wild Side

Cependant, entre ces deux films, Ratanaruang a clairement complexifié sa rhétorique cinématographique, qu'il s'agisse de la narration qui est ici un véritable enchevêtrement labyrinthique, de sa mise en scène, qui même si elle est bien évidemment dans la continuité des précédent films, s'est radicalisée encore plus. Tout ça enrobé une fois encore dans un scénario où baignent une grande partie de mystère et d'interrogation, où tout est voilé à moitié, où tout semble évident mais également terriblement trouble, où règne le doute, comme toujours depuis « Last life in the Universe »...A noter cependant un point majeur et pas non plus anodin, l'absence dans l'équipe du film du célèbre directeur de la photographie Christopher Doyle (qui a entre autre travaillé pour Wong Kar-Wai) qui avait participé aux deux films précédents de Ratanaruang et qui avait bien évidemment fait bénéficier admirablement bien de son talent à l'imagerie des deux films, mais qui a aussi entretenu une relation houleuse avec Pen-Ek et l'ensemble des équipes thaïlandaises...Donc plus ici de Christopher Doyle, mais force est de constater que Ratanaruang a fort bien appris de lui et se débrouille parfaitement bien désormais sans ce dernier, la photo du film étant là aussi absolument divine, et peut-être même plus subtile, plus fine et plus épurée (j'entend déjà quelques voix s'élever autour de moi mais bon j'ose !).

Mais avant d'aller plus loin, parlons un peu du synopsis : Wit et Deng sont un couple marié et ensemble depuis sept ans, expatriés aux USA où ils tiennent un restaurant chic depuis plusieurs années. Lui est le gérant et elle est une ancienne actrice célèbre thaïlandaise tombée dans l'oubli. Le couple revient en Thaïlande pour assister aux funérailles d'un proche et arrive durant la nuit vers 4 heures du matin. Ils s'installent dans un hôtel et Wit descend à la cafétéria pour acheter un paquet de cigarettes. Il y rencontre alors une jeune fille de 18 ans, étrange (elle semble avoir un bleu à l'oeil) et néanmoins très attirante. Elle se nomme Ploy et dit attendre sa mère, partie vivre à Stockholm, qu'elle doit retrouver dans le hall de l'hôtel à 10 heures du matin...Wit propose alors à la jeune fille de venir se reposer et se rafraîchir dans sa chambre en attendant que sa mère arrive...Parallèlement, pendant son absence, Deng trouve dans la veste de Wit un morceau de papier avec un simple nom « Noï » et un numéro de téléphone. Lorsque celui-ci arrive avec la jeune fille, cela va entraîner le commencement d'une crise identitaire du couple, et plus particulièrement de Deng, et la remise en question sérieuse de la stabilité de leur vie, de leur sentiments l'un l'autre, et de leurs désirs...

Pornwut Sarasin et Lalita Panyopas. Wild Side

Donc voilà pour la petite histoire…Ca semble peut être simple, mais ça ne l'ai pas, le film ménageant beaucoup d'impasses, de culs de sac, de détours surprenants, de séquences que l'on croirait réelles mais qui ne sont finalement que des rêves, et mélange étrangement l'histoire de ce couple et de cette jeune fille, avec deux autres personnages, un barman et une femme de chambre tout deux muets (du moins n'échangent t'ils aucune paroles) qui font l'amour avec passion et fougue dans une chambre vide de tout occupant, au sein de l'hôtel. Ainsi même cet épisode est constamment remis en question dès lors que Ploy avoue à Wit avoir fait « un rêve cochon » impliquant lesdits barman et femme de chambre...Le film prend donc la forme d'un objet terriblement trouble, confus, fragile même, mais au pouvoir de fascination incroyable, où un rien peut tout faire basculer. « Ploy » se veut une véritable expérience sensorielle, même ultra-sensorielle, la mise en scène captant avec une acuité décuplée chaque grain, chaque texture, la moiteur de la peau d'une jeune femme, le froid glacial d'un hôtel aseptisé, le calme trouble mais aussi bouillant de la nuit, les formes et les couleurs se mêlant avec sensualité et érotisme, de sorte que chaque plan explose littéralement la rétine du spectateur...

Et que dire du rythme, du temps selon lequel s'écoule le film, et celui-ci à l'intérieur de chaque scène également, incroyablement maîtrisé, pensé scrupuleusement, et qui ajoute énormément de matière à la mise en scène et à l'atmosphère du film. En effet, le rythme du film est vraiment confondant du début à la fin plongeant le spectateur dans une espèce de conscience semi éveillée, de torpeur terriblement enivrante, qui engourdi avec force les sens et le corps, si bien que l'on semble parfois assister à une vision hallucinatoire, un rêve aux accents forts angoissants et inquiétants, qui n'est pas sans rappeler parfois une vision onirique sortie d'un film de David Lynch. Ainsi, une tension palpable et un malaise constant de bout en bout s'installent au sein du film, le spectateur n'étant jamais véritablement assuré quand à la nature de ce qui lui apparaît sous les yeux, s'il s'agit de la réalité ou du rêve, du fantasme, du désir inavoué...Ce qui est aussi intéressant à propos du rythme est qu'il ne change pas tout le long du film, et ce peu importe l'action, on ne décroche pas une seconde de cette lenteur engourdissante, de cette contemplation onirique, même lorsqu'on assiste parfois à de véritables « séquences d'action », ce qui fait que l'on assiste alors à un véritable paradoxe dans la mise en scène, et qui est terriblement confondant et évidemment troublant...

 « Paradoxe », le mot est lancé, et ce n'est pas pour rien, car « Ploy » tiens justement sur plusieurs paradoxes, dont un majeur, qui est brillant : le film se déroule pendant une nuit, le matin de 4 heures jusqu'à une heure assez indéterminée dans la matinée, aux environ de 10 heures : mais ce qui est fort, c'est qu'il fait très vite jour, mais que la mise en scène de Ratanaruang continue à « faire semblant » qu'il fait toujours nuit, et ce jusqu'à la fin, et transfigure alors cette tranche de journée, qui n'est ni la nuit, ni le jour, en une période surréaliste, presque fantastique durant laquelle le soleil se lève péniblement, mais où tout peut encore arriver...

 

Lalita Panyopas. Wild Side

 

 Une influence nous vient vite à l'esprit, c'est celle, évidente, d'« Eyes Wide Shut » de Stanley Kubrick (mystère dirons ceux qui ont vu « Vagues Invisibles », où est fait un clin d'oeil à un autre film de Kubrick « Shining » avec l'inscription passée dans la légende « Redrum », qui lorsqu'elle se reflète dans le miroir fait « Murder »). En effet, le sujet est tout d'abord identique au film de Kubrick, c'est-à-dire l'histoire d'un couple qui passe la fameuse épreuve des sept ans de mariage et de vie commune, où les deux membres se rendent compte l'un l'autre que le temps à couler, que leurs désirs envers leur partenaire n'existent plus -ou du moins ne sont-ils plus aussi intenses qu'auparavant- et se rendent compte que finalement ils ne savent rien et qu'ils ne se connaissent pas vraiment l'un et l'autre...Cela est encore plus troublant, lorsque la deuxième partie de « Ploy » s'engage et où, contrairement à tout attente, Deng décide de quitter l'hôtel et de laisser Wit avec Ploy, après s'être disputée avec lui. A partir de là, une succession d'évènements inquiétants et surréalistes vont se présenter à Deng, qui n'est pas sans rappeler l'errance nocturne de Bill Harford, le personnage de Tom Cruise, qui se remet en question après que sa femme Alice (Nicole Kidman) lui ait avoué qu'elle a un jour failli le quitter pour un commandant de marine dont elle est tombé follement amoureuse et qu'elle a désiré ardemment.

De plus, les personnages de Bill et de Deng sont encore plus proches du fait qu'ils souffrent tout deux de la même « pathologie » : ils se sentent tout deux comme des objets. Au final, l'identité de Deng, en tant qu'être humain, est sérieusement remise en question et elle se sent terriblement menacée par l'arrivée de Ploy, sans compter le soupçon qu'elle a au sujet de Noï. Elle sent profondément que son identité ainsi que sa conscience propre, sont en train de s'effacer, de vaciller, de disparaître face à ses deux « rivales », et face justement au fait que son propre mari ne semble plus la considérer véritablement, ne plus l'aimer comme avant, et au contraire la connaître trop bien, elle et ses réactions. Elle ne sent plus son originalité propre, et entre dans une phase de doute d'elle-même, de son âme et de ses sentiments et émotions...comme Bill.

Ce qui est terrible aussi, c'est la vision profondément pessimiste qu'offre Ratanaruang sur le monde et la société, un espèce de désert déshumanisé et aseptisé, froid, presque mécanique, trop propre, trop blanc, clinique même. Un monde corrompu, où les relations entre les être humains sont détruites, dissoutes, et où règnent, au fond, une profonde solitude des êtres, une angoisse permanente, l'impossibilité de communiquer et de se comprendre. Cela est d'autant plus souligné par le personnage de Wit, beaucoup trop passif, figé, au visage impassible, comme s'il n'était pas touché au fond par ce qui se passe au sein de son couple, et de sa femme. Sa propre vision de l'amour fait même peur, et l'image qu'il emploi est assez révélatrice : selon lui, il existerait « une date de péremption » de l'amour entre deux personnes, comme pour des biens de consommation inertes. L'être humain serait-il devenu un simple outil, un simple bien de consommation aux yeux de l'être humain ? Un plan marquant est celui où l'on voit Deng, inconsciente, allongée au milieu d'une pile de mannequins désarticulés, comme si elle en faisait partie (il est à souligner que l'image du mannequin est aussi utilisée dans « Eyes Wide Shut » lorsque Bill entre dans la boutique de costume et que le gérant du magasin lui dit, en lui montrant les mannequins « ils ont l'air vrai hein ? »). Cependant, Wit se trahira lui-même puisque lorsqu'il verra que ça femme n'est toujours pas rentrée, il va se mettre à s'inquiéter sérieusement et à se rendre compte finalement qu'il l'aime vraiment. Il faudra tout ceci (et même plus) pour que les mains se retrouvent à nouveau ensemble, et que Deng retrouve sa place de femme...Mais finalement est-ce que cela ne serait pas un simple retour des choses à ce qu'elles sont ? Le malaise qui dévore ce monde et les personnages ne continuerait-il pas à sévire ?

Ainsi, « Ploy » de Pen-Ek Ratanaruang est un appel au secours, à la vigilance, un regard inquiet, angoissé, mais profondément réaliste sur le monde et la société d'aujourd'hui : ne perdons pas de vue qui nous sommes avant toute chose, ne nous laissons pas corrompre et ne perdons pas pied avec la réalité...

Exercice brillant et maîtrisé, il est bel et bien l'affirmation définitive d'un vrai metteur en scène, d'un vrai cinéaste.

 

 

 

Ichimonji



Publié dans Thaïlande

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Coralie 01/01/2009 19:56

Merci pour ce billet qui va sans aucun doute davantage m'éclairer sur ce film que j'ai vu la nuit passée... mais ma question immédiate, c'est: peut-on nommer, retrouver cette fabuleuse musique du générique de fin, qui démarre sur la dernière image de Daeng la tête posée sur l'épaule de son mari ? Planant, serein, magique, dans le noir, hypnotisé par les caractères thaïlandais...

Bonne année 2009.

Carcharoth 13/11/2008 03:52

Bon ok, c'est cool. Mais dans ce cas tu as ta place sur le forum. Enfin j'imagine qu'avec un peu de temps tu reviendras. Hésite pas à mailer pour n'importe quoi hein...

VincentLesageCritique 13/11/2008 00:01

Au contraire, dans "Vagues Invisibles", j'ai aimé qu'il n'y ait que si peu d'éléments au début. Cette longue errance dans le bateau, comme dans un labyrinthe, c'est magnifique. A Phuket, il commence même à se passer trop de choses, je trouve. Quand c'est contemplatif, quand les corps se perdent, voguent, je trouve qu'il transcrit cela sublimement. Il y a une atmosphère qui n'appartient qu'à lui et qui me parle énormément. A la rigueur, il ferait des films muets, presque sans histoire, ça serait formidable aussi. Le dénouement final, où Pen-ek (je crains, j'ai aucun de jeu de mots, moi !) entre dans des cadres trop conformes à la réalité (maison du patron, le réglement de compte final) pour boucler son histoire, est justement plus ennuyeux, j'ai trouvé. Il me tarde de voir "Last life in the Universe" d'ici ce week-end.
Bruno : Non c'est absolument pas pour les blagues et autres taquineries sur de si futiles sujets, non loin de là, pas du tout. Merci de ton attention en tout cas, ça me touche. Et oui j'ai ton mail, je t'en parlerai si besoin est vraiment.

Carcharoth 12/11/2008 23:30

Hum je me mêle de ce qui ne me regarde pas mais explique moi, pourquoi plus ta place ? C'est ma sale blague qui te fait dire ça ? Le fait qu'on se chamaille un peu sur des sujets futiles ? Si c'est ça je suis désolé, mais c'était plus des joutes rhétoriques et bébétes que de la méchanceté hein, j'ai rien contre toi. Si je me fais des idées et que je suis à coté de la plaque ben tu peux toujours m'en parler autrepart qu'ici... tu connais mon mail je crois. En espérant te revoir bientot, bonne soirée !

Ichimonji 12/11/2008 19:28

Et bien je vais désormais répondre à ta question, cher Vincent ! Oui, je soutiens que "Vagues Invisibles" de Ratanaruang est un film raté (attention il est vrai que je devrais nuancé...C'est pas un nanarre non plus ! Mais quand tu vois "Last life in the Universe" et puis que tu vois "Ploy", puis après que tu t'enfiles "Vagues Invisibles", force est de constater que ce dernier est largement en dessous des deux films précédemment cités !). En effet, j'ai eu un sérieux sentiment de frustration car le film aurait vraiment pu être un chef d'oeuvre ! Je veux dire : tout était là ! La mise en scène reste superbe, les acteurs sont toujours à la hauteur (même si on a l'impression que Tadanobu Asano se fait un peu chier de temps à autres...), les idées de bases sont vraiment très intéressantes, mais le film, même si il est captivant au début, rame très rapidement dans la semoule...On sent vraiment Ratanaruang pèner (pen-é....bon j'arrete les blagues pour l'année....) dérrière sa caméra à injecter des vitamines et de l'intérêt à son film, et en résulte alors une structure très hésitante, le film a vraiment du mal à s'installer, à démarrer, à trouver son rythme, et le tout s'écroule ensuite comme un vrai chateau de cartes ! Le scènario se dégonfle très vite aussi, Ratanaruang n'ayant sans doute pas su comment retranscrir le plus justement ses idées, et dès que le générique de fin se termine, on reste avec un gout amer (ou d'eau salée....Merde c'est nul comme blague !) dans la bouche...Donc voilà mon sentiment concernant "Vagues Invisibles"....Mais ça vaut bien 1000 merdes hollywoodiennes qui sortent chaque semaine ! Mais voilà, j'espère avoir répondu à ta question, sinon bonne continuation, et @ la prochaine !!!!