A Touch of Zen, Wu Xia à la sauce philosophique par King Hu (1971)

Publié le par asiaphilie

A Touch of Zen (Xia Nu), King Hu, 1971

 

 

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En 1966 King Hu réalise l'Hirondelle d'or (Come drink with me), l'un des premiers wu xia pian de cette époque, pour la Shaw. Il est pourtant très loin d'être un combattant (comme Liu Chia Liang) ou un fan du genre (comme Chang Cheh) puisqu'il est plutôt considéré comme un fin lettré et un intellectuel. Cela ne l'empêche pas, avec ses codes et ses atouts de réussir un très bon film. Très loin certes de ceux que produiront les deux réalisateurs cités au dessus, mais avec son style propre et ses idées. Cinq ans plus tard, alors qu'il s'est séparé du célèbre studio hong-kongais, King Hu reviens avec un projet très audacieux (encouragé sans doute par le succès de Dragon Gate Inn, autre Wu Xia tourné par ses soins en 1967) et très long, à la portée intellectuelle et cinématographique bien plus importante.

 

touch-of-zen-1969-03-g  Comparer Hu avec Chang Cheh et les autres stars de la Shaw est un peu idiot puisque comme on peut s'en apercevoir en comparant les dates, Hu se place clairement en précurseur et ce même s'il ne connait lui même rien au kung fu (contrairement à un Liu Chia Liang) si ce n’est à travers la littérature et le théâtre classique, très friands du genre. Bref il ne faudrait pas inverser la progression : c'est bien le réalisme et la violence qui sont venus après l'esthétisme dans le wu xia (avant d'y revenir avec Tigres et Dragons par exemple). King Hu d'ailleurs ne réalise pas un wu xia au sens où l'entendront ses successeurs, puisqu'à posteriori ont a plutôt l'impression de voir un film zen.

 

touchofzen6  C'est d'ailleurs la force et la faiblesse du film, selon de quel point de vue l'on se place. King Hu aime filmer la nature, il est d'un parti pris très esthétisant et « zenisant » (la zenitude?), il sait filmer et ne se prive pas d'ajouter à son film de purs moment de plaisirs filmiques. Cependant ces scènes sont autant de longueurs, de coupures qui cassent le rythme du métrage et rendent l'histoire plus difficile à saisir ce qui est très rare pour un wu xia, dont les intrigues ne sont jamais trop compliqués. Bref cela se résume à une habitude prise (ou pas) aux films d'actions postérieurs et actuels (occidentaux surtout), bien plus frénétiques et constamment en train de s'agiter (quoique qu'avec le Drive de Refn on revienne un peu à une tension plus contenue, moins extériorisée). En gros, on pourrait dire aujourd'hui que Touch of Zen est un wu xia d'auteur, un véritable travail artistique et intellectuel dans le genre (non pas que Liu Chia Liang ne laisse aucune place à la réflexion, bien au contraire). Le film comme je l'ai dit dure trois heures et ne comporte que peu de scènes de combats ce qui laisse le temps à bien d'autres considérations et à l’approfondissement des personnages, peu nombreux en plus.

 

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En plus ce cela, King Hu s'attache à intégrer l'esprit du Zen au film. C'est ainsi que l'héroïne Yang chante l'une des poésies les plus connues de Li Po, que le film décrit le cheminement intellectuel conduisant au bonheur et à la compréhension du monde et de la vie. Chaque personnage est ainsi un archétype, chacun avec son handicap l'empêchant d'atteindre la quiétude. Il en va ainsi de Ku Shen Chai, lettré et peintre qui vit avec sa mère dans la pauvreté, refusant d'entrer dans l'administration impériale et préférant étudier encore et encore. A l'opposée, Yang Hui-ching est une guerrière d'une rare puissance mais que son envie de tuer démange un peu trop et qui risque par la de mourir de son art. La troisième figure réunit les deux autres et parvient à se dégager des contingences matérielles et intellectuelles, il a trouvé le juste milieu entre action et réflexion (une bonne recette pour un film aussi!).

touchofzen  C'est un moine Shaolin, que King Hu nous montre très économe de ses mouvements, ne recherchant pas le combat mais se défendant admirablement en sachant ou se trouve la limite entre non-agir et lacheté. Bref à travers ce moine King Hu montre la voie du zen. Lors de la dernière scène, détaché du monde, sans haine il parvient à la quiétude suprême, ne ressent plus les coups des armes et s'élève jusqu'à se confondre avec le soleil (sur un chemin de montagne, je vous rassure, pas de lévitation ici), aveuglant son adversaire qui meurt de son propre démon. Dans les combats précédent, ce moine avait d'ailleurs déjà démontré sa force et son calme dans une économie de moyen telle qu'elle passait pour une faiblesse ou un manque d'engagement (surtout si l'on compare ensuite ces scènes de combats à celles de Chang Cheh). Mais ce n'était que renonciation au monde et profonde compréhension de l'esprit du zen. Il faudrait une conscience et une connaissance aigüe du sujet pour analyser en profondeur les rapports entre philosophie et kung fu dans ce film, et toutes les manifestations du zen dans la grammaire de King Hu.

Ici je ne peux pas vraiment m'y livrer, aussi nous ne donnerons en exemple que la scène la plus connue, culte aujourd'hui grâce à Ang Lee et son Tigre et dragons (qui s'en inspire très largement), celle du combat dans la forêt de bambous à grands coups de trampolines. Le combat est court, très court mais il est symptomatique de la réalisation de Hu : précis, concis, sans rien en trop, épuré, sans bruitages tonitruants ni grands effets, en un mot : zen.

N'oublions d'ailleurs pas la musique, qui fait appel aux instruments traditionnels pour encadrer et soutenir le film dans une ambiance la encore très étudiée, aussi précise que les cadrages et le montage de King Hu, et qui sans doute emprunte au théâtre classique. On retiendra aussi la mise en musique de Li Po (ou Li Baï) dont j'ai déjà parlé.

 

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Donc ce film a toutes les raisons pour être un film culte, un immense classique du film de kung fu même s'il est assez difficile d'accès pour les raisons qui font aussi sa richesse et sa qualité. On n'y retrouvera pas les bains de sang de Chang Cheh, la perfection technique de Liu Chia Liang mais toute l'âme de King Hu, artiste qui a su donner avant l'émergence des deux monstres du wu xia ses lettres de noblesses au genre qui avant lui était délaissé. A voir, évidemment et à méditer.

 

 

A noter qu'A Touch of zen est le premier film chinois récompensé à Cannes.

 

 

 

Carcharoth

Publié dans Chine et HK

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