Agitator, Takashi Miike, 2001

Publié le par Carcharoth

 

Agitator (Araburu Tamashii-tashi), Takashi Miike, 2001

 

 

 

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Takashii Miike est un réalisateur très prolifique. C'est une phrase d'attaque bien pratique lorsqu'on ne sait pas vraiment comment début un article, mais ici c'est en plus très vrai, et nous allons le vérifier tout de suite. En 2001, année de sortie d'Agitator, Miike a aussi réalisé deux jidai-geki (semble-t-il pas très bon), Family (I et II, films de yakuza), Visitor Q (une sorte de shomingeki trah), Ichi the Killer et après Agitator un petit dernier, Happiness of the Katakuris (comédie musicale avec zombies). On recompte, cela fait huit films. Tous pour le cinéma, sauf Visitor Q (et on comprend pourquoi). De plus, ce ne sont pas des métrages de 80 minutes ; celui dont nous allons parler sous peu dure deux heures et demi...

Stakhanoviste, bouillonnant, inventif, sous coke (et, dirons ses détracteurs, espérant peut être dans le tas faire un bon film). Tous ces qualificatifs collent au bonhomme, qui on le voit est touche à tout (de la comédie musicale au film historique : on pense aujourd'hui à son Ichimei, remake du Harakiri de Kobayashi sélectionné à Cannes), avec une prédilection pour le film de yakuza. Ses œuvres les plus réussies et les plus remarquées par chez nous en sont (excepté Audition mais qui n'a touché qu'un public adepte de ce genre) : Ichi, Dead or Alive, Gozu, Fudoh...

 

 

agitator007Avec Agitator il réalise donc son quatrième Yakuza-eiga de l'année, dans un genre différent d'Ichi qui était un peu farfelu, complètement fou et pas mal gore. Ici le style est plus classique, voire calme pour un film de gangster. Les scènes d'actions sont en fait assez rares et concentrées vers la fin. Il n'y a que quelques rares explosions de violence durant les trois quart du film puis une grosse baston. C'est peut être plus réaliste et Miike en profite pour jouer sur l'attente, montrer de quoi se compose vraiment le métier de yakuza, et qui sont ces gens. On rapproche souvent le western du Jidai geki, mais j'aurais plutôt tendance à mettre en parallèle les parcours des cowboys et des yakuzas (plutôt que des samouraïs et même des rônins). Takashi Miike continue en effet de montrer assez humainement ces gangsters (même s'il ne glorifie pas ce milieu, comme cela est parfois / souvent le cas dans les films) en expliquant comment ils en sont arrivés là. On voit d'ailleurs au début du film comment on peut devenir yakuza : Vous êtes livreurs de nouilles, on vous appelle. Arrivé devant la porte vous sonnez, vous donnez le plat, et hop on vous alpague, on vous fait boire un bon litre de whisky, vous sombrez dans le coma. A votre réveil, vous sentez une pointe s’enfoncer régulièrement dans votre dos. C'est le tatoueur yakuza qui commence à marquer votre dos. Un des hommes du clan avait fui, il lui fallait un remplaçant. Vous êtes maintenant un yakuza, et ce tatouage vous empêche de faire machine arrière. De toutes façons votre vie ne valait rien. Bien que cet épisode soit aussi l'une des manifestations de l'humour grinçant de Miike, on imagine sans problème que les hommes de mains de ce genre d'organisation peuvent parfois avoir connu une intégration du même genre. D'autant que Takashi M. connait bien le milieu.

 

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L'histoire est celle, assez classique d'une guerre des clans ourdie par le plus puissant d'entre eux pour les contrôler tous (comment ça vous rappelle un autre film?), mais une petit groupe d'irréductible se dégage et décide de se battre jusqu'au bout (encore une souvenir ? Par Toutatis!). Ce groupe c'est celui d'Higuchi et de Kunihiko, deux dur de dur qui n'acceptent pas de se faire gober sur tapis vert par leurs anciens rivaux et vont donc entrainer avec eux quelques yakuzas décidés pour défendre leur clan.

 

Cette rébellion d'un petit clan, voire de quelques individus face à la logique rouleau compresseur de toute la profession fait un peu penser à certains film de Fukazaku, comme le Cimetière de la Morale ou Combat sans code d'honneur où des yakuzas fidèles à l’extrême à leur clan et à la « morale » de leur métier défiaient tous les autres yakuzas dans une lutte sans espoir mais pleine de panache et de nihilisme. Miike, quelques décennies après les films de son ainé semble dresser le même constat que Kinji Fukasaku sur le monde de la pègre japonaise. Une monde gagné par les complots, la corruption, les arrangements entre pontes, les luttes d'influences pour le contrôle de marchés qui rapportent beaucoup. Mais sous ces quelques chefs pragmatiques et machiavéliques (au vrai sens pas spécialement péjoratif du terme) se trouve des centaines d'hommes, la plupart sans attache en dehors du clan, sans famille, sans possibilité de retour à une vie normale, inadaptés à la vie en société qui vivent de rapines et de petits larcins. Lorsque certains s'élèvent à la force du poignet et de leur cerveau, il arrive qu'ils conservent la mentalité de l'homme de base. Ce qui semble être le cas d'Higuchi et surtout de son second Kunihiko pour qui la vie n'est qu'une météorite et qu'il vaut mieux la terminer dans une grande explosion. C'est d'ailleurs à peu de chose prêt le discours du fabuleux chef de gang campé par Mickey Curtis (que l'on retrouve dans le Blues Harp de Miike). La vie de yakuza c'est de la merde, mais autant faire les choses bien, et qu'est ce qu'être yakuza sinon se battre et défendre son clan et ses intérêts. Malheureusement ce chef est abattu, Higuchi aussi et Kunihiko se retrouve seul, plus nihiliste que jamais ayant bien décider -puisqu'il faut en finir- de se venger et montrer de quel bois se chauffe un véritable yakuza. Il peut tout de même compter sur quelques hommes de sa trempe qu'il a formé.

Car l'amitié et la fidélité restent des thèmes fort chez Miike qui les re-développe ici, une amitié teintée de mélancolie et de nostalgie comme souvent, avec de jolis flashbacks montrant les deux yakuzas plus jeunes, l'un s'en allant déjà vers son destin et promettant à l'autre de l'engager dans son clan... néanmoins la place de cette histoire dans la durée du film est assez mince et on peut le regretter.

 

Agitator 03Agitator est un film assez calme, contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser et pas très fantasque contrairement à beaucoup de ceux réalisés par Takashi Miike. C'est le réalisateur lui même, passant devant la caméra qui introduit les seuls grains de folie du film. Il apparaît au début, sortant d'un espèce de coffre fort, camé et chargé d'aller semer le désordre dans le clan en face. Chose qu'il fait très bien en sodomisant une hôtesse de bar avec un micro, étonnement hors d'usage après coup...

Vers la fin on a aussi droit à un combat à la dynamite mais qui capote vite, alors qu'il commençait à rappeler Dead or Alive. Agitator est donc trop long d'au moins une demi heure, le rythme est parfois un peu lent même si on apprécie de partager un peu la vie des yakuzas et de voir avec eux leur clan disparaître, phagocyter par un plus important. Certaines scènes sont superflues, trop classiques, trop narratives. Les passages filmés en quasi muet, avec voix off où l'on voit Kunihiko et sa copine sont eux par contre très originaux et beaux. Le style de Miike opère toujours et sa magie est présente, mais bien moins que dans la plupart de ses autres métrages que j'ai pu voir. Sans doute a-t-il trop tourné entre 2001 et 2002, peut être a-t-il manqué un peu d'inspiration, d'imagination, le tournage a peut être été difficile et les acteurs pas à la hauteur (on sait qu'il leur laisse une grande marge, aussi ses films dépendent-il beaucoup d'un bon casting), je ne le sais pas mais Agitator n'a pas agité tant que ça mais yeux de cinéphile Miikephile. Ce n'est pas grave, d'autres de ses films de yakuzas sont excellents et originaux.

 

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A voir pour les fans et pour la performance du réalisateur devant la caméra, et puis pour une belle histoire d'amitié dans un monde de brute.

 

 

 

Carcharoth

 

Publié dans Japon

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