The Yakuza, quand Sydney Pollack frotte le polar américain au film de yakuza

Publié le par Nostalgic-du-cool

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C'est le mois consacré au cinéma japonais et pourtant je vais faire une entorse et aborder un film de Sydney Pollack que j'ai découvert par hasard il y a quelques jours. Tout d'abord cela me permettra de rendre hommage à ce grand réalisateur qu'etait Sydney Pollack avec ce film plutôt peu connu, mais surtout je trouve que lorque un film réussit à cerner avec une telle acuité la société japonaise il mérite sa place sur ce blog quelle que soit la nationalité de son auteur. Par exemple nous avions déjà évoqué Lettres D'Iwo Jima de l'américain Clint Eastwood qui offrait un portrait assez saisissant du Japon durant la dernière guerre. The Yakuza de Pollack réussit le même tour de force, sorti en 1974 durant l'âge d'or du film de Yakuzas, l'année de Combat sans Code d'Honneur juste un an avant l'un des chef d'oeuvre du genre qu'est le Cimetière de la Morale de Fukasaku, notre ami américain signe une oeuvre qui pourrait rivaliser avec les autres films du genre tant il est saisissant de réalisme et de cohérence. En effet ce film se base sur une profonde connaissance des rites et habitudes de cette mafia si particulière que sont les yakuzas et aussi en creux il offre une analyse fine de l'evolution de la société japonaise en pleine mutation lors des années 70, sur le fil entre tradition et modernité, à l'image des yakuzas respectant des coutumes ancestrales tout en s'adaptant au banditisme international. Puis finalement Pollack a fait ce que nous efforçons de faire ici sur Asiaphilie : comprendre une culture et un cinéma différent...



C'est rare de voir un film occidental sur les yakuzas aussi pointu, précis, aussi respectueux des codes de ce genre de film nommé le Yakuza eiga. On est très loin des films clichés dont on ne retient des yakuzas que le fait qu'ils peuvent porter un sabre, je pense ici aux films avec ce géant du nanar qu'est Steven Seagal. (d'ailleurs il parait que Steven aurait signé un remake de ce film je l'ai pas vu mais j'appréhende...). Ici ce n'est pas du tout le cas Pollack en plus de signer un très bon polar a fait l'effort de comprendre cette société japonaise si proche et si lointaine, ces moeurs paradoxales et ce travail mérite d'être salué. Aussi Pollack rappelle une vérité qu'on a tendance à négliger en montrant les liens si particuliers entre le Japon et les Etats Unis longtemps ennemis, rappellons que les américains ont occupé le Japon pendant plusieurs années après la guerre marquant durablement la société japonaise de par leur présence et l'importation de leur modèle économique et de leur culture. Une relation entre attirance et rejet. Donc la compréhension de la société est déjà un sacré atout de The Yakuza mais ce qui est le plus frappant c'est le respect des codes du film de yakuza. Pollack filme ici comme un japonais montrant la violence du monde des yakuzas tout en rappelant leurs etranges conceptions essentiellement influencées par leur code d'honneur ancestral inspiré du Bushido des samouraïs. S'il n'y avait pas Robert Mitchum (magistral) pour parler anglais on pourrait presque se croire dans un film de Fukasaku (toute proportion gardée toutefois il n'égale pas le maitre évidement) tant l'intrigue les traits de caractère de certains personnages sont caractéristiques du Yakuza eiga. Même, on pourra presque dire que ce film est plus classique que ceux de Fukasaku qui sont des films nerveux et réalistes montrant la face sombre et sans merci des yakuzas; ici le yakuza est plus idéalisé dans le sens où c'est un truand certes mais avec beaucoup de valeurs, de règles, déchiré entre ses sentiments et le Giri : le devoir, aussi synonyme de fardeau, ce qui est typique des films des années 60, genre dans lequel Fukasaku va donner un bon coup de pied dans les années 70 avec ses films ultra réalistes. D'ailleurs Ken Takakura l'un des acteurs principaux du film, immense star au Japon a incarné de nombreuses fois la figure classique du Yakuza rebelle mais fidèle au code de valeurs dans le cinéma des années 60.

Bien sûr les rabat joies pourront toujours dire que le film n'égale pas les chefs d'oeuvre japonais du genre ce qui est vrai mais d'une il a le mérite de se pencher sur cette société japonaise qui etait assez inconnue de l'Occident dans les années 70 (je doute que les films d'un Fukasaku connaissait une aussi large diffusion que ce film à l'époque...), et de deux il fait l'effort de se plier aux règles, de respecter les comportements japonais. Puis j'aurais bien voulu voir un japonais se collait à la réalisation d'un western... Donc je trouve cette critique mal fondée et je pense que The Yakuza est un film important sur les yakuzas car c'est l'un des plus populaires de par la renommée mondiale de son réalisateur et aussi de par sa qualité. Il marque aussi la rencontre à l'ecran de deux géants dans leur pays à savoir Robert Mitchum et Ken Takakura.


Les deux stars du film japonaise et américaine.

L'intrigue très bien foutue rappelle plutôt le polar américain. La fille d'un gros bonnet américain a été enlevée par une puissante famille de Yakuzas à la suite d'une vente d'armes qui a mal tourné. Desesperé il fait appel à son ami Harry Kilmer (Robert Mitchum) sorte de detective privé tranquille et désabusé (bref le héros de polar typique) qui connait bien le Japon pour y avoir vécu plusieurs années pendant l'occupation après la guerre. Harry accepte mais à contrecoeur car cela le replonge dans un passé douloureux, en effet la bas il a sauvé et aimé une femme, Eiko qu'il n'a pu épouser à cause de la pression exercée par son frère Ken Tanaka (Ken Takakura) un yakuza bourru qui deteste Harry pour avoir séduit Eiko tout en lui étant eternellement redevable d'avoir sauvé et entretenu sa soeur car c'est surtout un yakuza à l'ancienne très attaché à l'idée d'honneur. Quand Harry, débarque beaucoup de choses ont bien changé, le Japon dévasté d'après guerre s'est reconstruit, la petite fille qu'avait Eiko quand il l'a rencontrée est desormais une belle et jeune adulte, Tanaka Ken s'est retiré de l'univers des Yakuzas pour devenir maître de Kendo dans un dojo. Néanmoins d'autres choses demeurent comme la beauté d'Eiko ou les nombreuses conceptions traditionnalistes et habitudes ancestrales qui perdurent. Mais l'arrivée d'Harry va bouleverser bien des choses, en effet ce dernier comptait entrer en contact avec les yakuzas par le biais de Ken Tanaka mais il ignorait qu'il s'etait retiré. Toutefois Tanaka décide de l'aider, non par amitié mais par sens du devoir comme nous l'avons dit, il se sent redevable. Ensemble ils vont réussir à libérer la fille sans trop d'encombre mais en liquidant quelques yakuzas. Tout semble alors aller pour le mieux : Harry a sauvé la fille et va vite quitter ce Japon devenu desormais dangereux Ken repart toujours aussi impassible et bourru mais debarrassé de sa dette. Mais tout n'est pas aussi rose comme va le réveler Eiko, en effet en aidant Harry, Ken Tanaka s'est mis à dos les familles de Yakuzas qui n'apprécient guère que ce yakuza jadis respecté mais desormais repenti se mèle de leurs affaires. Ken risque donc la mort mais il s'en fout il s'est acquitté de sa dette le cas de conscience est desormais pour l'occidental, pour Harry qui s'est appuyé sur Ken pour accomplir son plan. Maintenant c'est Harry qui a une dette et il va décider de la rembourser se pliant lui aussi dans un certain sens à la morale yakuza.



Pendant presque la première moitié du film on est donc dans le polar classique mais exporté au Japon c'est l'américain qui est au centre, pour sauver une jeune américaine mais lorsqu'on apprend que c'est Ken qui desormais est en danger on bascule dans le style du Yakuza Eiga. Progressivement on nous plonge dans les rouages complexes de l'organisation des yakuzas, en effet Ken s'est attiré les foudres d'une famille, d'un clan en aidant cet américain et en sortant de sa retraite, mais la machinerie yakuza est complexe et les reglements de compte sont codifiés, il faut pour liquider Ken l'accord des autres familles. Or Ken a pour frère un Oyabun c'est à dire un chef de famille, un homme donc très influent mais s'il defend son frère il risque de discréditer sa famille et cela Ken le sait et donc se refuse à lui demander son aide. Cela souligne très bien le conflit entre deux forces les liens du sang et les liens du clan tous deux extremement puissants. Une autre solution serait de tuer l'Oyabun (chef de clan) qui veut la tête de Ken Tanaka, cependant le code moral des yakuzas veut que les oyabuns ne peuvent périr que par une lame et malgré l'habileté de Ken au maniement du Katana la tâche risque d'être ardue. Harry découvre alors l'univers extremement codifié du Yakuza, où chaque acte peut avoir des conséquences terribles, où le sens du devoir (Giri) doit prévaloir sur la vie elle même car comme l'explique Ken c'est ce respect du Giri, du sens du devoir qui fait de lui un homme. D'ailleurs ce dernier ajoute que c'est surement pour cela que ce terme Giri est synonyme de fardeau. A partir de ce moment on est en plein dans le film de Yakuza avec le tiraillement classique entre sa propre survie et le sens du devoir seulement qu'ici c'est Harry l'américain qui est soumis à ce dilemne. L'occidental et sa conception très individualiste de la vie se heurte à la position très traditionaliste du yakuza où l'honneur, la fierté sont des valeurs superieures à la vie. Je n'en dis pas plus mais l'intrigue est riche en rebondissements, trahisons, tragédies avec de grosses surprises et un splendide combat final au sabre dans un lieu clos parfaitement filmé, dans la veine du genre, qu'ils seraient dommage de reveler.



Mélange des genres, des styles et à la fois hommage au Yakuza Eiga ce film est un joli tour de force. La réalisation est bien évidement impeccable avec une mise en scène sobre mais efficace et des scènes d'action très réussies faisant penser à la manière de filmer des japonais, assez crue, nerveuse et un peu saccadée pour signifier la violence. Le plus frappant est la parfaite assimilation des conceptions classiques du yakuza (conceptions qui voleront en éclat dans le cinéma d'un Fukasaku). le rendu à l'écran est saisissant de précision, de détails, avec des passages extrement typiques, comme la bagarre dans une maison de jeu clandestin avec des yakuzas armés de katanas arborant leurs tatouages dans une tenue traditionnelle, que l'on peut voir un peu au second plan sur l'affiche ci dessus (l'une des activités les plus anciennes des yakuzas sont les jeux clandestins dont certains perdurent depuis des siècles). Il y a les classiques gros plans sur les divers tatouages caractéristiques des yakuzas, qui sont censés symboliser certaines valeurs tel le courage ou la fidélité vu que c'est une marque indélébile. Aussi on a droit au classique sacrifice rituel de l'auriculaire qui est le moyen pour le yakuza d'expier une faute grave, le film reproduit très bien le geste ancestral. C'est à dire que l'on met le doigt sur la table, on pose le couteau à la verticale à quelques centimètres derrière le doigt, puis l'on rabat le couteau comme un couperet et ensuite en emballe le doigt dans du tissu que l'on remet à la personne offensée. Le portrait du monde des yakuzas est dans la pure veine classique du genre des années 60, c'est extremement fidèle avec la figure culte du yakuza bourru, renfrogné mais fier, tenant toujours parole incarné à merveille par Ken Takakura. Puis comme la plupart des films du style Yakuza Eiga le film offre en creux une critique de la société. Ici elle n'est pas féroce mais elle est très interessante car c'est le point de vue d'un occidental qui met en lumière à travers ses personnages le rapport tumultueux entre le Japon et les Etats Unis, entre la tradition et la modernité, entre l'individualisme et la morale inflexible. Enfin le film tout en restant respectueux du style instille toutefois sa petite touche personnelle avec de nombreux éléments du polar, genre incarné là aussi par le parfait Robert Mitchum. Bref ce n'est pas un choc mais la rencontre de deux cultures parfaitement symbolisée par l'excellentissime duo Mitchum/Takakura et le choix de leurs armes le premier prend la winchester l'arme typiquement américaine et moderne tandis que l'autre opte pour le Katana l'arme ancestrale japonaise. C'est un peu la rencontre du cow boy et du samouraï qui progressivement vont se découvrir et se comprendre au travers de valeurs communes.



Un très bel hommage de Pollack à l'un des genres les plus cultes du cinéma nippon, entre respect et relecture, il a su s'approprier le genre pour livrer un très bon film se coulant dans un style sans le dénaturer ce qui est un sacré exploit de la part d'un occidental face à une société aussi complexe. C'est un peu une sorte de Aniki mon Frère inversé, là ou Kitano exportait les valeurs yakuzas aux Etats Unis, ici Pollack fait venir l'américain découvrir les valeurs yakuzas au pays du soleil levant. L'histoire entre polar, intrigue amoureuse et histoire d'honneur est excellente, montrant pourquoi cette "mafia" à cheval entre violence inouïe et traditions quasi chevaleresques est fascinante. The Yakuza mérite sa place au rang des grands films de Yakuza, certes derrière les japonais mais pas loin... Quand l'ouest rencontre l'est ça fait parfois des étincelles mais quand l'ouest comprend l'est ça donne The Yakuza une très belle leçon de cinéma.

Nostalgic Du Cool


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Carcharoth 18/07/2008 00:00

Voir un yakuza avec un sabre ça fait bizarre tout de même, surtout si celui ci est habillé en blouson de cuir et Jean !
Sinon beau retour sur le blog !