Train de Nuit, quand la Chine ressemble à du Zola

Publié le par Nostalgic-du-cool

                        Ah la la on en voit de ces choses quand on fréquente un cinéma art et essai, Train de Nuit de Diao Yi Nan en est le parfait exemple, film sombre un peu glauque carrément déprimant, il brosse un portrait sombre et brumeux de la Chine (tiens ça rapelle des choses ça...). Toutefois ce film sans être un chef d'oeuvre aborde des thèmes très interessants et surtout il vient confirmer la vitalité du cinéma indépendant chinois qui continue de démonter l'image jolie et polissée que Pékin essaie de nous renvoyer (en particulier maintenant à quelques mois des J.O). D'ailleurs si en ce moment la tendance du ciné indépendant américain est le "feel good movie" la tendance chinoise est plutôt au "feel sad movie" tant ce cinéma semble déprimant. Pourtant aussi sombre soit il, il est la preuve du souci d'indépendance et de liberté de ces réalisateurs qui souhaitent montrer des quotidiens vrais même si tristes et mornes. Ainsi grâce à leur audace, ces réalisateurs souvent inconnus dans leur propre pays ont la chance d'aller dans des festivals comme Train de Nuit qui a été présenté dans la catégorie un Certain Regard à Cannes. Enfin et logiquement après avoir fait le tour des festivals ils ont l'honneur d'être diffusés durant une semaine dans 10 salles en France au côté de prestigieuses affiches tel Astérix aux Jeux Olympiques, brillante satire offrant une reflexion sur les J.O de Pékin... non, euh grosse bouse dégoulinante française qu'on va nous servir encore quelques semaines avant qu'elle n'aille polluer les autres salles du monde... bref comment un film comme ça aurait pu faire face à l'exception française?


                       Alors après cette diatribe enflammée quelques mots du réalisateur. Diao Yi Nan après un diplôme de l'Académie des Arts dramatiques de Pékin, va rapidement se tourner vers l'écriture de scénarii pour la scène, le théâtre ou la télévision, il signera entre autre le scénario de Shower autre film indépendant chinois que presque personne ne connait mais bon... Bref évidement il va se tourner vers la caméra réalisant deux long métrages Uniform en 2003, promu à divers festivals au moins aussi connus que le réalisateur (Festival de Varsovie, de Vancouver, ou de Rotterdam...) puis Train de Nuit en 2007. Bon autant dire que lui c'est un réalisateur indé, un vrai, genre qui fait des films qui doivent être vus par autant de critiques que de spectateurs.


                           Bon entrons dans le vif du sujet et évoquons le film. Il décrit le quotidien assez terne et insipide de Wu Hongyan une femme trentenaire, huissier de justice dans le Tribunal d'une petite ville industrielle de la Chine (province du Shaanxi). Elle est chargée de s'occuper des femmes en attente de leur éxécution (rappellons que la Chine pratique toujours la peine de mort) et parfois elle doit même endosser le costume de bourreau. A côté de ce travail épanouissant et enrichissant, elle cherche l'amour en se rendant chaque semaine en train dans la ville voisine pour participer à des soirées dansantes organisées par une agence matrimoniale. Ses rencontres sont souvent médiocres au mieux ininteressantes au pire envahissantes, la plupart du temps elle finit la soirée dans le bus qui doit la ramener chez elle. Cependant un soir elle rencontre le mystérieux Li Jun, là j'en vois déjà qui s'imagine qu'elle va rencontrer l'amour et que cela va s'arranger mais je vous rappelle que c'est un film chinois. Donc elle rencontre ce jeune homme qui la suit régulièrement, mais assez vite on se rend compte que cet homme la poursuit car il a appris que c'est elle qui a du éxécuter sa soeur. S'entame alors une relation d'amour haine, mêlée d'incompréhension et de nons dits qui va se terminer dans un final ambigu à la frontière entre l'absurde et le tragique, un final kafkaïen ai-je envie de dire étant donné que le réalisateur dit s'être pas mal inspiré de cet auteur et je confirme les deux hommes sont à peu près aussi gais. Ainsi ceux qui continuaient de lire en espérant voir poindre un peu d'espoir peuvent s'arrêter ici.


                             Vous l'aurez compris ce film n'est absolument pas gai, toutefois ce film noir n'en est pas moins une belle et mélancolique peinture de la Chine, avec de beaux portraits de personnages tristes, mutiques et impénetrables à souhait. La photo est magnifique, sublimant les couleurs froides de ce décor digne d'un livre de Zola avec ces ouvriers en bleu de travail, cette ville terne et triste, ce ciel gris écrasant et les immenses volutes de fumée de charbon s'echappant des usines, bref on se croirait dans Germinal. D'ailleurs l'actrice m'a a plusieurs reprises fait penser à Gervaise, quand on la voit mélancolique regardant depuis la fenêtre de son petit appartement minable et bruyant le paysage grisâtre qu'offre la ville en songeant à une vie meilleure je n'ai pu m'empêcher de penser à l'héroïne de L'Assommoir. C'est le portrait glaçant d'un quotidien actuel mais qui semble issu d'un autre temps, cette petite ville de l'ouest est bien loin des mégalopoles occidentalisées chinoises, ici on se croirait au coeur de la révolution industrielle, on voit les hommes trimaient à l'usine pendant des heures dans la poussière et la fumée (le héros du film est un fondeur) travaillant pour un faible salaire. Les fonctionnaires de l'Etat ne sont eux pas mieux lotis, notre huissier (il n'y a pas de féminin pour le mot je crois) habite un petit logement triste et sans âme, vous voyez quand je vous dis qu'on dirait du Zola.

                             Le réalisateur a souhaité mettre en exergue le rôle de l'argent dans la société chinoise, d'un côté cela a permis a beaucoup d'accéder à un bien meilleur niveau de vie, mais de l'autre des gens sont prêts à trimer des heures durant à l'usine pour quelques yuans de plus. Il explique que "la proximité entre l'homme et la machine offre un éclairage saisissant sur le sens de notre vie et sur notre terrible solitude", il faut avouer qu'il a su parfaitement retranscire dans son film l'univers quelque peu aliénant et oppressant qui peut naitre dans une société ou le travail semble prendre le pas sur la vie. Les personnages mutiques et qui semblent incapables de ressentir des émotions symbolisent bien cette société déshumanisée que le réalisateur décrit avec un réalisme et un détachement glaçant. Encore une fois le film offre un portait saisissant de vérité d'une phase sombre de la société chinoise : sans misérabilisme il montre la solitude, l'égarement de ses personnages dans cette société qui selon Diao Yi Nan a été corrompue par l'argent, peut être aussi par ce désir effrené mais si humain de se developper, de consommer, de vivre mieux quel qu'en soit le prix.


                         Enfin la principale qualité de ce film est la réflexion qu'il offre sur la peine de mort. Certes son portrait d'une Chine industrielle d'un autre temps est d'une froide beauté, avec de magnifiques plans sur les paysages industriels, visuellement saisissant, il faut cependant avouer que la justesse du propos, sa profondeur n'a toutefois rien à voir avec celle d'un Jia Zhang Ke chef de file du cinéma indépendant chinois et réalisateur de Still Life auquel ce film a été beaucoup comparé. Train de Nuit est très bien filmé, bien réalisé, il aborde un sujet très interessant au travers de personnages tout aussi interessants mais il ne fait qu'effleurer de nombreux thèmes ne réussissant pas à être aussi percutant que son homologue dans Still Life. Finalement j'ai trouvé que le film se noyait un peu dans sa propre noirceur, dans son pessimisme, là où Jia Zhang Ke traitant pourtant d'un sujet aussi sombre réussissait à insuffler un espoir, une vitalité inésperée.

                           Mais revenons à nos moutons, donc comme je le disais plus haut l'aspect le plus marquant du film est qu'il ose aborder ce tabou qu'est la peine de mort. La Chine est de loin le pays ayant le plus d'exécutions par an (normal pour un milliard d'habitants) mais il faut savoir qu'on peut être éxécuté pour "crimes économiques". Le réalisateur, abolitionniste bien sûr, décrit le terrible mécanisme judiciaire conduisant à cet acte barbare d'autant plus choquant qu'il est ordonné par un état. C'est vrai que lors des scènes de procès on retrouve un peu l'univers que Kafka (que le réalisateur dit beaucoup apprécier) décrit dans Le Procès avec une Justice chinoise impassible, insensible (insensée?) presque inhumaine, une Justice qui m'a semblé très bureaucratique et assez incompréhensible presque aussi inquiétante que celle à laquelle est confrontée Jospeh K. Enfin le film décrit avec pudeur mais force cet acte terrible qu'est l'éxécution. En Chine les condamnés sont abattus par balle, on voit donc qu'à l'aube un des fonctionnaires est chargé d'aller éxécuter un prisonnier dans un coin isolé sans presqu'aucune forme de procédure, dans un quasi secret. D'ailleurs la scène selon moi la plus saisissante du film est la rencontre entre les fonctionnaires "bourreaux" et un paisible chef d'une petite bourgade locale, les premiers négocient pour obtenir l'autorisation d'utiliser un terrain isolé du village pour procèder aux éxécutions, mais le villageois s'inquiète de la mauvaise réputation que cela risque d'apporter au village. Ce passage révèle un profond malaise celui d'un état qui cherche à cacher ses éxécutions, preuve évidente selon moi que cette pratique est tellement honteuse que même l'état qui l'ordonne la dissimule. Ainsi même si on ne voit jamais d'éxécutions, ces passages créent un profond trouble malsain tant ces peines semblent arbitraires que ce soit au niveau de leur jugement ou de leur éxécution. Ce mode opératoire d'apparence sommaire et peu réglementé n'est pas sans rappeller l'éxécution totalement improvisée et déshumanisée de Joseph K. dans Le Procès. D'ailleurs le réalisateur avoue que l'idée du film lui est venu d'un cauchemar récurrent où il se voyait condamné à mort on est donc pas si loin d'un Kafka projettant ses angoisses sur ses personnages.


                   Train de Nuit est un film dont la noirceur n'a d'égal que la tristesse des thèmes qu'il aborde à savoir la solitude, le vide de la vie, la peine de mort, mais qui a le mérite d'aborder avec réalisme certaines phases sombres de la société chinoise. C'est certes parfois maladroit c'est souvent déprimant mais c'est sincère. Puis c'est pas tous les jours qu'on à l'occasion de rencontre un type aussi gai que Kafka. Bref si vous en avez marre d'être de bonne humeur si vous voulez vous rappeller que ce monde peut être pourri ce film est pour vous !!                 (pour un autre avis aller voir le blog d'Anna ici )

Nostalgic du Cool



Publié dans Chine et HK

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Anna 26/02/2008 00:35

Aaaaaah ça fait plaisir ! N'est-ce pas que c'est super ? ;-) Je l'ai revu aujourd'hui, je ne m'en lasse pas, c'est un bonheur de tous les instants !

Nostalgic du cool 25/02/2008 15:50

Merci c'est vrai que ce film ne remonte pas le moral, mais comme tu le dis il apporte un éclairage intéressant sur les institutions chinoises. D'ailleurs en partie grâce à toi, Anna, j'ai trouvé le parfait antidote à ce film, en effet quelques jours après j'ai vu Chantons sous la pluie, film qui en temps normal ne m'aurait pas séduit mais je me suis dit c'est son film culte regardons voir. Et finalement j'ai beaucoup aimé ça diffuse une bonne humeur incroyable.

Carcharoth 24/02/2008 00:27

éhéh on sent d'ailleurs l'influence du "Vieux jardin" sur la gaieté légendaire de l'auteur Tchèque...

Anna 23/02/2008 14:38

Mdr j'adore la conclusion ! C'est clair que ce film est profondément désespérant et ta comparaison avec Kafka est bien vue : c'est vraiment l'impression (sans doute véridique) que Dia Yinan donne de la Chine d'aujourd'hui, en particulier de ses institutions. Merci pour le lien au fait ! A bientôt.