Time, la fable symboliste de KKD

Publié le par Nostalgic-du-cool

Time, de Kim Ki Duk, 2006 (2007 en France)

Duo d'avis !

Avant de commencer, présentons un peu cet article qui n'est pas comme les autres, malgré l'apparence de prime abord. Il s'agit en effet de nos deux avis, l'un a chaud et l'autre plus réfléchis et analytique. Il est donc plus long que de coutume, puisque nos deux claviers s'y sont mis, mais il peut se vanter d'être assez complet et descriptif, alors si le film vous intéresse ou si vous voulez lire un double point de vue à son sujet, prenez le TEMPS de le lire en entier...
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Treizième film de Kim Ki Duk, Time (Shi Gan) décrit les dommages du temps sur l’amour. Œuvre esthétique, toujours très symboliste, elle n’en est pas moins assez « expressive » comparée aux dernières du réalisateur (L’arc, Locataires).
Après le « délire » un peu mystique et hermétique de l’Arc, Kim Ki Duk revient sur un terrain plus abordable avec des personnages plus humains, tirés de nos sociétés occidentales contemporaines. On n’est plus au milieu de l’océan sur une barque, mais en pleine ville, et le jeune couple est ce qu’il y a de plus moderne. Tout comme leurs problèmes. Le constant besoin de nouveauté pour ne citer que lui. Mais –comme a mon habitude, ce blog vieilli !- je vais commencer par raconter l’histoire un peu plus en détail.



Deux idéogrammes se rapprochent sur une cadence donnée par un bruit d’horloge mécanique. Ils forment le mot « Temps ». Le bruit métallique continue. Première scène : Une femme sort d’une clinique de chirurgie esthétique, de grosses lunettes noires sur les yeux, un masque devant le visage. On entend une voix qui se rapproche dans la rue : « Oui ok, j’arrive tout de suite… » La femme qui téléphonait rentre dans celle qui vient de sortir de la clinique. Cette dernière lâche un cadre qu’elle tenait dans les mains. L’autre le ramasse et s’en va vite en lui promettant de le faire réparer et de le lui ramener très vite. A peine a-t-elle tournée les talons que la femme s’en va dans la direction opposée… La jeune femme qui vient d’en heurter une autre par mégarde en téléphonant, c’est Seh Hee. Son copain l’attend dans un café, il s’appelle Ji-Woo. Ce sont les héros de notre récit. Lorsque sa copine arrive dans le café, Ji-Woo doit sortir car sa voiture vient d’être éraflée par deux femmes en voitures, elles rentrent avec lui dans le café une fois les formalités accomplies. Seh Hee est tout de suite très jalouse, insulte les deux femmes et s’en va en courant, poursuivit par son ami… Le soir, dans leur lit, elle lui demande s’il n’en a pas marre de son visage toujours identique, si elle ne l’ennuie pas, s’il n’a pas envie d’aller voir ailleurs… Quand ils font l’amour elle lui demande de penser à une autre, puis lui reproche de n’être plus aussi bon qu’avant, puis elle se met a pleurer, cache son visage sous son drap… Suite à cette série de peur névrotique de l’avenir amoureux de son couple, Seh Hee disparaît sans laisser de trace. Elle se rend dans une clinique de chirurgie (celle que l’on avait entre aperçue au départ) esthétique et demande à ce que son visage soit modifié. Son copain, désespéré, ne comprend pas. Petit à petit il tente de reconstruire sa vie amoureuse, mais ce ne sont en fait que des aventures d’un jour, interrompues brutalement et parfois inexplicablement… Il y a bien le serveuse du café ou il se rend régulièrement, mais son amour est encore dirigé exclusivement sur son ancienne amie. Il se rend ainsi sur l’ile ou il avait vécu des moments si doux avec elle, assit sur les doigts de cette sculpture, au milieu de tant d’autre représentant pour la plupart des couples ou des scènes amoureuses… Au cours d’un de ces « pèlerinage » sur cette île, il rencontre une femme, masquée et avec de grosses lunettes « mouches ». Petit à petit une histoire née entre eux, relation étrange puisque Ji Woo ne sait s’il aime encore Seh Hee ni même s’il aime celle-ci, dont le nom est étrangement proche : See Hee. Après divers épisodes, elle lui tend une sorte de piège : Elle lui envoie un message de la part de Seh hee, son ancienne petite amie, qui lui annonce son retour et son envie de le voir. Elle lui demande ensuite de choisir entre elle et Seh Hee, deux femmes qui n’en sont en fait qu’une… Le récit s’emmêle un peu, mais le héros comprend que la femme dont il s’est épris est son ancienne petite amie qui a voulu renouveler son désir. Devant cet acte pour lui incompréhensible, il va voir le docteur qu’a consulté sa petite amie et lui demande ce qu’il doit faire… Le voila lui aussi qui disparaît, 6 mois durant, laissant sa femme le chercher dans tous les hommes qu’elle croise et qui lui ressemblent de prêt ou de loin… Au bout de six mois, perdue, convaincue d’être épiée par Ji-Woon, elle se met à hurler, à le supplier de se montrer, de revenir… Elle poursuit alors un homme qui s’enfuit, mais, au détour d’un carrefour se fait écraser par une camionnette. Proche de la folie, elle retourne à la clinique et demande à changer totalement de visage… Scène finale : Elle sort de la clinique, grosses lunettes noires sur les yeux, un masque devant la bouche, la photo de son ancien visage à la main. On entend au loin, se rapprochant « Oui ok, j’arrive tout de suite.. » Puis la femme qui disait cela au téléphone la heurte, faisant tomber son ancien portrait. Elle s’excuse et promet de le lui rapporter réparé. A peine la femme est elle partie qu’elle tourne les talons et s’en va dans la direction opposée… On ré-entend alors la cadence de l’horloge du début. Générique.



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Bon. Tenter de résumé ce film était sans doute une erreur mais il fallait bien vous donner une idée de la trame narrative (mot politiquement correct pour dire : histoire) de ce film. Comme je l’ai dit au début de l’article, Kim Ki Duk réalise encore un long métrage assez symboliste et qui s’attache moins à un scénario très clair qu’à des scènes parfois ambiguës laissant le spectateur interpréter à sa manière des images qui font plus appel aux sens qu’à la réflexion pure. En fait disons que la réflexion vient après. Même s’il est moins hermétique que l’Arc et que Printemps, automne, hiver et… Printemps, ce film reste tout de même assez étrange pour des yeux non avertis. Etrange mais magnifique pour les miens. On voit que le cinéaste a fait de la peinture, il crée en effet des plans de toute beauté, souvent fixe, les scènes sont des enchaînements de tableaux et il y a très peu de longs plans-séquences, à l’inverse d’un To, KKD (Kim Ki Duk est un peu long à taper, alors on dira dorénavant KKD) fait passer son talent dans la beauté plastique (comme la chirurgie, tient tient !) de ses images plutôt que dans la virtuosité technique. Les couleurs sont magnifiques, les sculptures autour desquelles se déroulent certaines scènes aussi, le café dans lequel le couple se rend souvent est décoré de la plus belle des façons, etc…



Mais si les plans sont beau, par delà les soins apportés par KKD, c’est aussi car ils sont bien remplis par les acteurs : Jung Woo Ha (Ji-Woo), que l’on verra bientôt dans Breath (du même réalisateur, sortie prévue pour Novembre) est pourtant un acteur que l’on peut considérer comme débutant au cinéma puisque sa filmographie se résume à quelques films. Du coté de Ji Yeon Park (Seh Hee), elle a joué dans Pepermint Candy et Memento Mori. L’actrice Jouant See Hee (après chirurgie donc) est aussi relativement connue (la femme est l’avenir de l’homme, etc…). Ils sont tous trois très bon en tous cas, et Jung Woo Ha a reçu un prix d’interprétation au festival de Porto. Bien que n’évoluant pas dans le même registre que Locataires, puisqu’ils parlent, leurs performances sont assez similaires et le jeu est encore très « somatique » et visuel, et la parole ne semble être qu’un support à leur jeu. Chose plaisante, les scènes de tristesse et de grande détresse sont à mon goût réussies, ce qui est assez rare et évite au fil de tomber dans le mièvre en lui donnant une dimension tragique et dramatique supplémentaire. Ainsi, comme vous avez pu le deviner à travers le résumé, ce film n’est pas d’une gaîté folle… Le propos est cru et n’épargne aucun détail glauque et triste. La réflexion est cruelle et poussée au bout de son chemin. KKD ne s’arrête pas de s’enfoncer dans la psychologie de ses personnages tant qu’il n’a pas touché le fond. On passe donc de l’amour fou à la plus grande détresse… Pierre (de Dooliblog) compare la réflexion de ce film a celle d’Eternal Sunshine of the spotless mind.
Je vais me contenter d’essayer de la cerner un minimum… Ce qui sera assez dur ! Le thème central est sans nul doute… Le temps ! Mine de rien j’ai cherché longtemps avant de trouver ça ! Puis fallait oser le dire ! Malgré les risques inhérents à ce genre de déclaration, je maintien ma position. Le temps qui passe, inexorablement, et qui change tout (« Il n’y a rien de permanent, sauf le changement »), même l’amour que se portent deux êtres (contrairement d’ailleurs à ce que dit le sous titre français !). c’est du moins ce que reproche Seh Hee à Ji Woo au début lors de ces scènes de jalousie maladive et de sa peur panique de n’être plus aimée. Ce temps dévastateur dont on ne peut que s’accommoder, plus ou moins bien, qu’on doit accepter -avec bonheur ou amertume- comme tel est ce sur quoi KKD semble vouloir attirer notre attention par le titre, mais d’autres motifs se dessinent sur sa toile. Tous les problèmes liés à l’apparence par exemple, et le rôle de cette dernière dans l’amour. Est il aveugle, comme le proverbe le dit ? On dirait bien à la fin du film…
Les questionnements corollaires à la vie de couple sur le temps long sont aussi débattus ici, le problème du renouvellement de l’amour, des relations amoureuses, etc… C’est en effet cela qui décide la petite amie de Jin Woo à avoir recours à la chirurgie plastique. Elle a peur de la routine, du non renouvellement de leur relation et par-dessus tout peur de son nez, qui reste toujours au beau milieu de sa figure (Elle a peut être écouté G. Brassens, « Auprès de mon arbre »… et veut éviter cette situation. Finalement la morale de la chanson s’appliquera aussi à ce film : «Auprès de mon arbre je vivais heureux, j’aurais jamais du le quitter des yeux »), autrement dit pour les non Brassenssistes, que son gars la plaque pour aller voir du « neuf ». (Quelle vision négative des hommes, qui ferait ça hum ?) Et pour que le « neuf » ce soit elle, elle court se refaire faire la face, en laissant son homme seul et sans nouvelle pendant six mois, pour lui annoncer ensuite la nouvelle brutalement, après avoir « joué » avec lui. Enfin joué, d’une certaine manière, puisqu’elle ne lui a pas révélé sa vraie nature une fois « refaite ». Mais ce n’était pour elle qu’une preuve de plus de son amour fou (« mais qu’ai-je fait de mal, si ce n’est t’aimer » déclare-t-elle à la fin). Ce qui étonne (encore) plus, c’est la réaction de Ji Woo lorsque elle lui révèle la vérité. Et le rôle du chirurgien semble lui aussi étrange. Pourquoi conseille-t-il (apparemment) à l’homme de se faire refaire à son tour le visage ? Une punition ? Une revanche ? Un phénomène mimétique (Freudien ?)? Ou alors, hypothèse encore plus tordue mais qu’a eu une personne sur un forum concernant le film, n’est ce qu’une ruse de Ji Woo qui en réalité ne se serait pas soumis à un traitement chirurgical, ce qui expliquerait la réaction de See Hee lorsqu’elle le reconnaît à la fin, juste avant qu’il ne se fasse écrasé (si c’est bien de lui qu’il s’agit…). Enfin voila pour l’aspect chirurgie, qui est mine de rien en rapport avec le temps, puisqu’il n’est qu’une tentative parmi d’autres pour lui résister. Même si pour le coup, ce n’est pas la volonté de la fille, du moins pas directement puisqu’elle souhaite juste changer et non pas rajeunir ou être plus belle. Il s’agit néanmoins d’un artifice pour renouveler son couple, et lui permettre de revivre comme à ses premières heures. Une lutte contre les effets du temps sur les sentiments plus que contre le temps lui-même… >Petit nota bene (« Une ou deux petit nota bene, euh, je ne ressucite pas les mort, je trouve ça dégoutant »…. D’où est tirée cette réplique ? 1 point au gagnant) sur ce thème de l’apparence, pour lequel je remercie grandement d’ailleurs SanchodoesAsia et le rédacteur de l’article sur Time, un parallèle entre le tableau de Magritte « Les amants » et les scènes ou Ji Woo et Seh Hee se cachent la tête dans leur draps peut être établi.



Encore Bravo pour cette trouvaille à laquelle je n’avais pas pensée, même si je connaissais le tableau… Shame on me< Le film cristallise les problèmes d’une société fondée sur l’apparence et qui souffre d’un décalage profond entre la réalité et l’image qu’elle voudrait se donner (ou qu’on lui donne) d’elle-même à travers la publicité par exemple. (La personne qui m’a gentiment soufflée cette idée est bien sur remerciée, elle se reconnaîtra si elle lit ceci. Merci) Ces frustrations « romantiques » sont bien sur représentées par Seh Hee et See Hee qui tour à tour subissent de plein fouet de cruelles désillusions, mais aussi par Ji Woo qui pensait peut être son couple immortel et à l’épreuve du temps (comme le dit l’accroche française, pas l’anglaise… Traduction défectueuse ou interprétation différente ? Comparez les deux affiches et faite vous votre idée mes amis !). Ce qui bien sur n’est pas le cas, un arbre en fera les frais (la aussi certains forums offrent une multitude d’interprétations qui vont de la rébellion contre la nature au symbole phallique mais aussi vaginal, l’arbre ayant une plaie verticale et profonde sur son tronc…) à chaque fois (Ji-woo lorsque sa femme le quitte, et see Hee lorsque Ji Woo part se faire refaire le visage). Je n’y vois pour ma part que l’expression d’une colère et d’une incompréhension profonde. Enfin n’oublions pas que c’est de KKD et pas du Miike, donc qu’il est susceptible de laisser un nombre incalculable de symbole dans un film, nous laissant les trouver et les interpréter… Les deux scènes d’ouverture et de clôture du film par exemple, que j’ai -à dessin- décrites en détail, sont elles la pour insister sur la vision cyclique du temps de KKD, pour montrer « l’éternel retour » de la situation, la sempiternelle incompréhension des hommes vis-à-vis de concepts qui les dépassent, comme le temps et ses ravages ? Ou alors n’est ce qu’un épisode du scénario destiné à perdre le spectateur, à le laisser sur une réflexion intense lorsque le film s’achève ? (Ce qui a été mon cas, j’ai réfléchi toute la nuit à cette fin symétrique au début…) Ou alors, encore plus fou, est ce la femme qui s’est dédoublé comme elle le dit à la fin ? (« je ne suis plus la même femme ») Dédoublé dans son esprit, assez schizophrénique, mais aussi dans la réalité… (Pour le coup on dirait du Miike éhéh)



Le rôle du chirurgien n’est pas très net non lus, il semble avoir un double jeu, tentant d’un coté de décourager ses « clients » (peut on parler de patient pour ce genre de chirurgie ?) tout en proposant au mari d’y avoir lui aussi recours, et en opérant deux fois See Hee… La pierre ne lui est pas jetée dans le film, car il n’est qu’un agent, un moyen de la crise qui parcours le couple et non pas sa cause, mais bon… Euh que dire de plus, sinon cette belle phrase bien plate pour finir et laisser la place à Nostalgic ; c’est un film qui se vit plus qu’il ne se pense, qui se regarde plus qu’il ne s’écoute (même si pour un KKD il est bruyant) et qui se ressent plus qu’il ne s’intellectualise. La simplicité a du bon parfois. Alors au lieu de passer votre temps à lire cet article à la con (lisez celui de Nostalgic quand même hein, sinon il va dire que je lui sabote le truc!) sortez regardez les étoiles et le vent dans les branches des saules… « The time is gone, the song is over, tought I’d something more to say...”

Une interview du réalisateur à propos de Time et Breath ici.
Et un site web sur le sculpteur dont on voit les œuvres dans le film ici.

Carcharoth

Pour transiter en douceur et détendre vos rétines, une petite chanson des Pink Floyd (clin d’œil à ClashDoherty), dont le titre est celui du film…
Ticking away the moments that make up a dull day You fritter and waste the hours in an off hand way Kicking around on a piece of ground in your home town Waiting for someone or something to show you the way Tired of lying in the sunshine staying home to watch the rain You are young and life is long and there is time to kill today And then one day you find ten years have got behind you No one told you when to run, you missed the starting gun And you run and you run to catch up with the sun, but its sinking And racing around to come up behind you again The sun is the same in the relative way, but youre older Shorter of breath and one day closer to death Every year is getting shorter, never seem to find the time Plans that either come to naught or half a page of scribbled lines Hanging on in quiet desperation is the english way The time is gone, the song is over, thought Id something more to say

Time, l'Amour à l'épreuve du temps et de Kim Ki-Duk

Alors conformément à ce qui était prévu initialement : cet article devait se dédoubler en deux critiques, deux avis, d'abord celui de Carcharoth puis le mien, je vais essayer d'apporter ma petite pierre à l'édifice. Certes cela fait un peu rajout que de se greffer sur une critique qui a déjà été postée il y a plus d'une semaine et ou la plupart des choses ont été dites, mais bon je vais quand même essayer de livrer mon opinion sur ce nouveau diamant aux multiples facettes que vient nous offrir Kim Ki-Duk. Ainsi si Carcharoth a donné ses impressions à chaud derrière le visionnage du film, je vais pouvoir, pour ma part, essayer de l'évoquer à tête reposée après avoir laissé mûrir ma reflexion.

 

Bon je ne réevoque pas le réalisateur ni le synopsis du film car tout cela a déjà été fait par mon accolyte, je vais seulement parler de ce qui m'a frappé, touché dans ce film, de ce qui a fait que, pour moi, Time est le nouveau grand film de Kim Ki-Duk. Pourtant au début j'étais sceptique, ce genre de sujet est la marotte d'un certain cinéma français que je n'apprécie guère (Note de Carcharoth: je vois de quoi tu parles...) et qui, souvent sans grande originalité, évoque les crises de couple, le mal d'amour, ce moment ou l'on passe du grand amour à l'indifférence. Le film présentait le schéma classique du couple ayant une bonne situation, qui semblait reposer sur une union solide qui finalement s'effrite. Ce genre de description trouve beaucoup d'échos dans notre cinéma héxagonal, cependant cette fois ce sujet universel mais tellement commun dans son traitement trouve un nouvel éclairage, une nouvelle jeunesse grâce à la sensibilité si particulière de Kim Ki-Duk qui sait parfaitement allier la noirceur de la dure réalité à une poésie et à une sagesse toute asiatique.

Encore une fois Kim Ki-Duk nous parle d'histoires d'amour invraisemblables : après une relation fusionnelle d'amour/haine dans L'île, après l'histoire d'une prostituée tombant amoureuse de son mac dans Bad Guy, le réalisateur récidive avec Time ou par jalousie une femme décide en secret de changer d'apparence grâce à la chirurgie esthétique pour réconquérir l'homme qu'elle aime. Encore une fois la magie opère ça parait surréaliste mais on marche, plus il nous éloigne de la réalité banale et plus l'acuité avec laquelle il observe les sentiments humains semble forte, l'impact est alors décuplé à travers la description du quotidien de ces personnages ordinaires, confrontées à des situations extraordinaires. En y réflechissant on peut trouver nombre d'invraisemblances dans l'histoire, ainsi peut on croire que le jeune homme ne puisse jamais reconnaitre sa copine après l'opération, certes ce n'est plus le même visage mais il doit rester la même voix, le même corps, la même gestuelle, tout de même ils ont vécu deux ans ensemble. Mais en fait ces considérations ne nous traverse même pas l'esprit et Carcharoth résume bien cela lorsqu'il parle de fable symboliste car comme pour ce genre littéraire c'est la portée, la philosophie de pensée qui marque, l'histoire n'est qu'un prétexte à la reflexion, et ici le réalisateur s'interroge sur l'amour et les sentiments gravitant autour : la jalousie, le désir, la fidélité, l'amertume, l'incomplétude, l'absence, le manque.

 

L'amour sentiment universel, incompréhensible, éternel maintes fois évoqué, souvent simplifié jusqu'à la mièvrerie, insaisissable et protéiforme demeure encore l'un des sujets dont on ne pourra certainement jamais faire le tour. Toutefois le réalisateur réussit à innover sur ce thème ultraconvenu, conciliant une certaine conception de l'amour dans nos sociétés contemporaines avec l'intemporalité du sentiment, le tout avec justesse et finesse. Time décrit d'abord la relation d'un couple de jeunes actifs, d'un milieu social plutôt aisé, de la génération multimédia toujours accrochée à un téléphone portable ou à un ordinateur, une génération plus occidentalisée que la précédente, consumériste, individualiste, vivant dans le présent, dans l'accomplissement immédiat de ses désirs, dans l'instantannéité d'une société où tout bouge, où le changement est la norme. Les gens, les informations circulent plus vite c'est une société en constant mouvement où ce qui dure trop lasse, alors quel avenir pour ces deux jeunes en couple depuis 2 ans, comment concilier leur époque avec l'amour ce sentiment tant célèbré pour être éternel ? C'est avec justesse et en évitant les clichés sur les jeunes, que nous est brossé le portrait de ce couple en train de glisser lentement de la passion vers la routine. D'un côté il y a Seh Hee, la jeune fille, qui croit en l'amour éternel, elle est possessive et angoissée quant à l'avenir de son couple, de l'autre il y a Ji Woo, il est plus calme mais plus inconséquent, par exemple il n'est jamais inquiété par la jalousie maladive de sa copine, il ne comprend pas qu'elle traduit un certain trouble. Cette jalousie est la marque d'une peur profonde, la peur d'être trompée, que l'être cher se lasse et cette angoisse ne peut être qu'amplifiée dans une société qui ne laisse pas de place au temps mais qui vit dans l'immédiat, dans l'impatience. Cette sensation est bien marquée par deux passages du film tout d'abord quand Seh Hee dit à Ji Woo : "Désolée d'avoir cette tête si ennuyeuse", puis quand un ami du jeune homme explique qu'il ne comprend pas comment on peut rester aussi longtemps avec une fille, que le mieux est d'en changer, il emploie d'ailleurs un ton qui nous fait comprendre que pour lui l'amour n'est qu'un produit de consommation périssable.

C'est un portrait amer et cynique de la société coréenne et plus généralement de la société actuelle où tout semble tourné vers une consommation limitée dans le temps et cette conception sombre du réalisateur nous permet de mieux comprendre l'attitude, l'acte insensé de l'héroïne. Changer de visage pour mieux reconquérir celui qu'elle aime, pour ne pas attendre qu'il devienne indifférent, qu'il ne l'oublie pas, c'est finalement une preuve desespérée d'amour. Un amour si fou qu'il est capable de changer un beau visage pour un autre seulement pour ne pas devenir trop ordinnaire, trop habituel. Il y a une distorsion de l'utilisation de la chirurgie ésthétique elle n'est plus le moyen de changer le "laid" en "beau" mais l'ancien en nouveau, ici pour Seh Hee la laideur n'est pas physique mais plutôt le fruit de l'habitude. C'est la perversion ultime d'une société basée sur l'apparence ou être joli ne suffit plus il faut se renouveller sans cesse. Puisque Carcharoth fait desormais des liens avec d'autres arts je me lance aussi avec la musique et je dirais que l'attitude de Seh Hee m'a fait penser à la très belle ballade mélancolique d'Elliott Smith Pretty(Ugly Before) (que l'on peut traduire par Beau (Moche avant) à ecouter ici) le titre colle très bien à la conception de Seh Hee desormais belle grâce à l'opération elle se considérait comme "moche" avant et surtout certaines paroles correspondent bien à ce que j'ai ressenti vis à vis de l'attitude de Seh Hee quand le chanteur dit : 

"Sunshine be keeping me up for days

There is no nightime it's only a passing phase

And I'll feel pretty another hour or two

I felt so ugly before I didn't know what to do."

 

 

Cela peut se traduire approximativement par : " La lumière du soleil me laisse éveillé depuis des jours Il n'y a pas de nuit ce n'est qu'une chose éphémère Et je me sentirais beau encore une heure ou deux Je me trouvais si laid avant je ne savais pas quoi faire" Seh Hee va se rendre compte que son plan n'était pas une solution mais une fuite en avant car sa nouvelle "beauté" ne peut qu'être éphémère.

 

Si le film rend bouleversant de sincérité le geste de Seh Hee montrant la grande capacité d'analyse du réalisateur qui nous livre un portrait de femme émouvant à la fois tendre et cruel, Time n'oublie pas pour autant la gente masculine et c'est ce qui fait tout le drame de l'histoire. Ainsi Ji Woo que l'on voit au départ comme un homme peu psychologue, (en effet il ne comprend pas les appels de détresse de Seh Hee quand cette dernière s'excuse constament de son "visage ennuyeux") il aime regarder les filles et est potentiellement volage, ou tout du moins, il ne semble pas songer au sérieux de son engagement avec cette fille. Toutefois ce personnage va s'avérer beaucoup plus sensible, plus profond qu'il n'y parait. La brutale rupture va être révélatrice de sa personnalité, soudainement il a perdu ce qu'il avait, sa copine a disparu, c'est maintenant qu'il commence à s'interroger sur son engagement et qu'il se rend compte qu'il était profondément amoureux de Seh Hee. Desormais il est déchiré entre la tentation que présente toutes les jolies filles dont la nouvelle Seh Hee qu'il rencontre et la sensation de manque qu'il éprouve depuis le départ de celle qu'il aimait véritablement. C'est là toute la tragédie et aussi toute l'habileté du film, comme Seh Hee on tombe dans le panneau on pense que l'opération est la solution pour le réconquérir qu'après tout l'homme est toujours sensible aux charmes de la femme, quelle qu'elle soit, seulement c'était sans compter sur l'amour cette idée d'amour éternel qui nous semble si demodé, si désuet et qui pourtant subsiste avec force. Finalement le film livre une ultime reflexion sur le bonheur : c'est quand on l'a perdu qu'on se rend compte qu'on le possédait. Je citerais pour illustrer cela le philosophe Alain qui a écrit "L'égoïste est triste car il attend le bonheur" c'est finalement par leur attitude égocentrique centrée sur eux mêmes sans être assez attentifs à l'autre que Seh Hee et Ji Woo vont finir malheureux.



Kim Ki-Duk signe une oeuvre puissante il montre son talent d'observateur et de réalisateur avec une mise en scène épurée et efficace, qui laisse jaillir au milieu de moment d'un quotidien des plus trivial, des passages d'une poésie incroyable. Le film transmet une belle émotion portée par un trio d'acteurs excellent qui réussissent à rendre l'histoire à la fois émouvante et vraisemblable. Enfin La force de Time c'est qu'il offre une grande portée reflexive, il réussit à dépasser son sujet abordant des thèmes universels avec une grande finesse, l'analyse du rapport entre l'amour et le temps est tout simplement excellente et trouve des échos infinis à tel point que l'on pourrait passer des heures à évoquer ce thème. Je dirais juste que le film réussit à faire la synthèse entre l'intemporalité de l'amour qui demeure même lorqu'il est perdu, l'implacabilité du temps qui érode les désirs et l'incidence de nos sociétés qui prédeterminent nos comportements et finalement nos sentiments.

 

Voila un dernier mot sous forme de SPOILERS Dans sa partie Carcharoth évoqué l'étrange fin du film ou l'on revoit la scène d'ouverture filmée sous un angle différent et on apprend que la femme que Seh Hee bousculait au début du film est en fait elle même, plus précisement la femme qu'elle va devenir après toutes ses opérations. Pour moi aussi elle symbolise une vision cyclique, d'un côté le cycle perpétuel du temps impitoyable mais aussi le symbole de la recherche d'un bonheur que l'Homme ne peut appréhender qu'a posteriori, ce n'est que quand tout est fini que l'on comprend que les personnages sont passés à côté de leur bonheur. Pour conclure je me sens l'âme poète et je citerais pour finir les célèbres vers de Lamartine dans son poème Le Lac.

 

"Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !"

 

Nostalgic Du Cool



Publié dans Corée

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Carcharoth 22/04/2011 14:04

Salut David, c'est Carcharoth (l'autre rédacteur de ce blog), je te remercie pour tes compliments. Si tu cherches d'autres bons sites il y a celui de Wildgrounds, et puis bien sur CineAsie ou Sancho Does Asia. Mais tu as raison retse sur le notre c'est le meilleurs ;)
Comme tu as pu le remarquer en ce moment on est un petit peu au chomage technique, non pas qu'on ne voit plus de films ou qu'on n'aime plus ça, mais le temps et la patience pour écrire de longs et beaux articles nous manque (surtout à Nostalgic d'ailleurs, qui en plus de passioner les foules par ses écrits va bientot sauver la France de son inéluctable déclin !). Mais nous nous y remettrons, soit rassuré !

david 25/02/2011 04:37

bonne pioche : )Bonjour Nostalgic Du Cool content de savoir qu'il ya un vrai fan de ciné asia a savoir que c'est vraiment une galere de trouver un vrai site asia a bientot continue comme sa je devore ton blog wouaazzzaa ! ! !

pierreAfeu 27/09/2007 16:31

Je n'ai pas le temps de tout lire aujourd'hui, mais promis, j'y reviendrai !!! Et en tout cas, félicitation pour ce vrai travail. Cela dit, mon sentiment vis à vis de Time est plutôt mitigé. Des quelques films de Kim Ki-Duk que j'ai vus, je le trouve assez en-dessous, notamment au niveau visuel. Mon préféré reste Locataires qui est pour moi un film magique. En tout cas, bravo pour ton blog que je vais essayer de déguster petit à petit comme un met asiatique…

Carcharoth 11/09/2007 19:57

Ba tu peux toujours mettre un lien. looool, j'ai les chevilles qui gonflent à cause de ton "respect" ! Mais je vais soigner ça !
Non ben ya pas de critique qui tienne, chacun a sa manière de voir le fil mest d'en parler, je suis content que la mienne te plaise mais que cela ne t'empeche pas de t'exprimer, au contraire, surtout que j'aime bien vos critiques, à toi et tes acolytes, même si pour hairspray je suis resté sur le cul lol.
Aller, à bietot sur ton blog pour ta critique...

Tik&Gra 10/09/2007 21:53

Après un telle critique, comment oserais je faire ma mienne...? Respect.