Still Life chronique d'une Chine de l'indifférence

Publié le par Nostalgic-du-cool

Actualité oblige, il était impensable que le blog passe à côté de l'excellent Still Life de Jia Zhang Ke qui est à l'affiche depuis quelques semaines. Ironie du sort, en ce jour d'ouverture du Festival de Cannes, nous évoquerons son principal concurrent qu'est La Mostra de Venise, et qui a, lors de la 63eme édition du festival (2006) recompensé du Lion d'Or ce film. Pourtant il avait été presenté à la dernière minute comme film surprise et etait passé presque inaperçu aux yeux des critiques comme des spectateurs qui soutenaient majoritairement Nuovomondo d' Emanuele Chrialese; toutefois le jury en a décidé autrement. C'est la consécration d'un cinéma engagé, politique mais aussi poétique qui ose filmer une Chine différente de celle que nous montre les dirigeants de Pékin, malgré les risques de censure voire l'interdiction même de filmer (c'est ce qui est arrivé au réalisateur du film Une Jeunesse Chinoise, qui sera bientôt évoqué sur le blog, ce dernier a été interdit de tournage pour une durée de 5 ans!). C'est aussi la belle conclusion d'une histoire d'amour entre le réalisateur et ce festival auquel il participait pour la 3ème fois en 5 ans, en effet il était déjà venu presenter deux de ces films Platform et The World et aussi dans cette 63eme édition il présentait dans la section "horizons" Dong, un documentaire, suivant le peintre Liu Xiadong sur le barrage des Trois Gorges où ce dernier va réaliser une série de toiles. Donc un total de 4 films sur 3 éditions de la Mostra!

Né en 1970 à Fenyang, dans la province du Shanxi (région d'origine du personnage principal du film) Jia Zhang Ke était prédestiné à une carrière d'artiste mais pas forcément de cinéaste. En effet après des études de peinture aux Beaux-Arts de Taiyuan (capitale de la province du Shanxi) il publie un premier roman en 1991, puis bouleversé par le film Terre Jaune de Chen Kaige, il entre à l'académie du film de Pékin d'où il sortira diplômé en 1997. Il explique son choix : "Si j'ai choisi le cinéma, c'est justement parce qu'il me permet de montrer et de saisir le temps qui passe". C'est un réalisateur à la fois réaliste et contemplatif, cinéaste indépendant qui aime dépeindre la vie quotidienne des chinois vivant dans les zones semi-urbaines, loin des grandes villes chinoises aux façades bien polissées. Il prefère montrer l'envers du décor, le sombre quotidien des petites classes chinoises, les paradoxes d'une Chine en pleine expansion, une Ghine différente moins idéalisée que celle montrée par les réalisateurs populaires chinois. Son engagement et sa volonté de rester libre dans son propos lui ont valu que ses quatre premiers films n'ont pas reçu l'autorisation d'être diffusé sur le territoire, il réalise en marge du circuit normal. Il s'est fait connaitre en Europe où il a reçu de nombreux prix via les festivals, qui ont apprécié son indépendance, il incarne le cinéma underground chinois qui doit rester à l'écart pour filmer ce qu'il veut, ou simplement la réalité.

Le dernier long métrage du réalisateur a le même thème, le même cadre géographique que Dong son documentaire, puisque tous deux évoquent le barrage des Trois Gorges. Cette ouvrage titanesque situé au coeur de la Chine sur l'immense fleuve Yang-Tsé (le plus grand fleuve d'Asie) doit se terminer en 2009. Il sera alors le plus grand barrage hydroélectrique du monde avec une longueur totale de 2309 mètres, accomplissant le rêve du "grand timonnier" Mao Zedong qui rêvait de maitriser ce monstre. Cependant le rêve a un prix et il est terrible : au niveau écologique d'abord cela va compromettre la faune et la flore de la région, modifiant l'écosystème. Mais surtout au niveau humain cela va entrainer le déplacement de 1,2 millions d'habitants et ce sans aucune aide de l'état, c'est l'engloutissement d'une centaine de villes de nombreux villages et de 160 sites historiques et archéologiques, enfin ironie cruelle ce barrage ne résoudra pas le problème de l'approvisionement électrique de la Chine. C'est en quelque sorte le symbole d'une Chine qui se developpe mais à quel prix, cela met en exergue les contradictions de cette puissance montante entre libéralisme débridé et idéologie communiste perimée.

L'histoire se déroule dans la ville de Fengjie en amont du barrage, progressivement celle-ci disparait engloutie par la montée des eaux au fur et à mesure que la construction avance. Déjà toute une partie a été inondée, le reste de la ville n'est plus qu'un vaste chantier de démolition qui démonte, démantèle tout ce qu'il peut avant que la montée des eaux ne lui porte le coup fatal. C'est dans ce cadre surréaliste, presque onirique d'une ville qui agonise condamnée à court terme que se situe l'intrigue. C'est l'histoire parallèle de deux êtres, un homme et une femme, qui dans un lieu où "tout fout le camp", partent à la recherche de leur passé. Alors que tous autour d'eux sont déracinés, sans répères, dans un lieu qui auparavant leurs étaient familiers, eux sont en quête de leur amour perdu dans une ville qu'ils ne reconnaissent plus. Ce sont deux destins à la fois semblables et différents, c'est l'odyssée de Han Sanming, un mineur, qui arrive à Fengjie pour retrouver sa femme qu'il n'a pas vu depuis 16 ans. Sans argent, avec pour seule indice une vague adresse inutile dans cette ville bouleversée, il cherche sa femme et sa fille qu'il n'a jamais connue, dans une cité qui elle même qui disparait. C'est aussi l'histoire de Shen Hong une infirmière qui recherche son mari, parti depuis 2 ans sans jamais donner de nouvelles. Incapable de le contacter elle part à sa rencontre afin de divorcer. Ainsi tandis que l'un cherche à renouer avec son passé l'autre cherche à le retrouver pour mieux le briser, s'en détacher pour une vie nouvelle.

Deux histoires de solitude et d'abandon qui s'entremêlent sans jamais se rencontrer, en effet malgré ce que l'affiche peut laisser croire les deux personnages principaux restent totalement etrangers l'un à l'autre. A travers leurs pérégrinations on découvre le quotidien de cet etrange lieu, sorte de ville morte vivante, où fourmille encore beaucoup de gens mais ou toutes les infrastrutures, les forces vives disparaissent progressivement, laissant le champ aux pauvres qui n'ont pas encore trouver de solution d'avenir. Le mineur forcé d'attendre sa femme absente va devenir ouvrier sur les chantiers de démolition, il côtoit alors une classe ouvrière qui se retrouve plus au moins au chômage, plus ou moins sans domicile fixe se déplaçant constamment au gré de l'evolution du barrage. Le réalisateur dresse un portrait saisissant et tragique de ces exilés perpétuels dont on a détruit l'histoire, le quotidien, sans perspective d'avenir et privés de leur passé ils se retrouvent perdus dans une ville qui leur a été familière. Ils sont emportés par le developpement trop rapide de la Chine. Le réalisateur avec ironie montre des hommes qui détruisent les immeubles construits par le communisme pour laisser place au symbole d'un developpement économique capitaliste. Le dernier plan du film où l'on voit un homme en équilibre entre deux immeubles symbolise bien la situation de la Chine plongée dans un équilibre précaire tiraillée entre deux systèmes inconciliables, entre communisme et capitalisme.

Le film à travers les errements mélancoliques de ces personnages dresse une satire sociale de la société chinoise. Il montre l'âpreté, la dureté d'une société qui semble gangrennée par l'argent. La scène d'ouverture du film où le héros arrive en ville montre une certaine déshumanisation des rapports sociaux, où l'on ne voit en l'autre qu'une possibilité de gagner quelque chose. En effet dés qu'il entre en ville, il est assailli par les charlatans, on essaie d'abuser de sa naîveté de campagnard fraichement débarqué. Mais ce premier constat amer, se creuse s'appronfondit, se révèle dans toute sa complexité car rapidement le mineur sympathise avec ces gens et on découvre que sous le masque d'interessement se trouvent des hommes profondément demunis égarés dans une société frappée par le libéralisme sauvage. Le personnage de "frère Mark"est particulierement touchant, c'est un petit arnaqueur sans envergure qui va se lier d'amitié avec Han Sanming fasciné par Chow Yun Fat (le surnom du jeune homme est d'ailleurs tiré du nom du personnage qu'interprete l'acteur dans le Syndicat du Crime), cette fascination est l'équivalent de celle qu'on retrouve chez nous pour des personnages comme Tony Montana ( Scarface ). Sous ses allures de dur se cache un jeune paumé qui n'arrive pas à trouver sa place dans une société en mutation et qui a alors tendance à faire les mauvais choix. C'est la profonde compréhension de ses personnages qui permet à Jia Zhang Ke de ne jamais tomber dans le misérabilisme. Il montre avec justesse l'effondrement d'un monde et les dommages collatéraux qu'ils entrainent à travers le changement de société, il se focalise sur le changement interieur des gens, à l'échelle individuelle. Il fait le choix de décrire des personnages ordinaires dans un cadre extraordinaire et cela cela met davantage en avant la cruauté, l'indifférence de cette société qui laisse sur la touche les "ratés" de la croissance, du progrès.

Frère Mark devant son idole Chow Yun Fat.

La réalisation est audacieuse, Jia Zhang Ke préfère les ellipses narratives aux longues descriptions linéaires. Il mêle subtilement réalisme et poésie. La mise en scène lente et contemplative avec de longs et magnifiques travellings laisse se dégager toute la mélancolie, la tristesse des personnages. La beauté des plans, avec de très beaux plans panoramiques , les couleurs, l'immobilité de la caméra peut nous faire penser par moments à des estampes : d'ailleurs le réalisateur explique que le lieu des Trois gorges réunit les éléments fondamentaux de la peinture traditionnelle chinoise (la rivière, la montagne, la brume). Il fait preuve d'un sens aigu de l'esthétisme, on sent que le passé de peintre ressurgit. C'est un film symboliste, rempli de métaphores, de contrastes, entre la Chine du barrage, moderne et capitaliste, et la Chine d'avant le barrage, plongée dans un décor de tableau traditionnel, d'oppositions entre interieurs/exterieurs, couleurs sombres/claires. Le réalisateur grâce à la poésie qu'il réussit à distiller avec des plans imaginatifs tantôt oniriques, tantôt surréalistes parvient à insèrer une touche de légéreté, voire d'humour dans la noirceur du sujet qu'il traite. De plus, il faut ajouter une musique douce et belle de Lim Giong qui nous entraine tout au long du film.

Enfin, il faut évoquer l'excellente prestation des deux acteurs principaux. L'actrice Zhao Tao donne toute la profondeur et la mélancolie à son personnage le rendant à la fois émouvant et mystérieux. Mais surtout j'ai été particulièrement touché par la prestation de Han Sanming (en effet il a le même nom que dans le film!) son visage fermé et son air profondément triste donne une épaisseur dramatique insoupçonnée à son personnage. Malgré un visage plutôt peu expressif il réussit à transmettre avec force et sincérité tous les sentiments de son personnage. Il est difficile de croire que ces deux acteurs n'étaient pas comédiens avant leur recontre avec le réalisateur. En effet il était mineur et elle était danseuse professionnelle, ils ont tous deux commencé leur carrière avec Platform de Jia Zhang Ke. Depuis ils sont devenus des figures centrales des films du réalisateur et ont en tout tourné 4 fois sous la direction de ce dernier.

Bref Still Life est un diamant brut, noir qui a été finement ciselé par son réalisateur pour en faire une oeuvre envoûtante, triste et belle. Entre photographie objective, diagnostic de la face sombre du developpement de la Chine et rêverie constellée d'innovations visuelles surréalistes et poétiques, ce film est un paradoxe qui décrit une contradiction, c'est ce qui en fait toute sa force.

Nostalgic Du Cool



Publié dans Chine et HK

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-Feather- 06/03/2008 15:45

Effectivement Still Life est un film lent et peu bavard... Dans tous les cas il m'a laissé un très agréable souvenir. Aussi bon que mon voyage en Chine en septembre dernier ^^

P.S. quelqu'un connait il le nom de la musique utilisé par le téléphone portable qui sert de raccord avec un plan sur le fleuve ?

Carcharoth 14/12/2007 13:43

MerciMerci pour ton commentaire Victoria, et bravo pour le français très correct (bon quelques tournures sonnent bizarrement mais bon, on comprend tout alors c'est bon !), je serait bien heureux de pouvoir m'exprimer aussi bien dans une langue étrangère...
Je laisse Nostalgic répondre un peu plus profondément à ta réaction, mauis je pense être d'accord avec toi, au moins sur le fait que cet immense barrage va détruire plus de choses qu'il ne va permettre d'en créer... Du moins tant que la Chine continuera a se développer si "sauvagement", avec notre bénédiction et notre aide.

Victoria 14/12/2007 04:20

YangtséStill life est un film lent. Dans le royaume des sens que nous vivons cela peut être un mur insurmontable pour beaucoup de spectateurs qui mettent en évidence un déficit d'attention considérable, pour ceux qui restent l'expérience peut être unique et profonde.

Jia Zhang-ke, veut seulement transmettre le sordide panorama lugubre qui a créé le projet cyclopéen des Trois Gorges. Une sensation sombre et triste s'installe chez le spectateur. Nous accompagnons seulement les personnages que peu ou ils n'importent rien, comme dans la séquence du mineur avec sa femme en voyant au fond la ville squelettique et la démolition de l'un de ses édifices.

Le plus triste lieu de la terre se montre devant nous et nous fait participants de la souffrance. Nous sommes finalement libérés quand achève le film mais chargés d'une tristesse.

Les kilowatts de la tristesse que le barrage des trois gorges produira qui n'arriveront pas très loin par la perte de ligne et par le problème de la vase.

(Pardon par mon Français je suis espagnole)

Victoria.

Tik&Gra 20/06/2007 00:54

Je n'ai rien contre les films contemplatifs, d'ailleurs Climats qui en est un exemple parfait (Carcharoth en sait quelque chose) m'a énormément plu. Mais celui ci ne m'a pas touché alors que paradoxalement, je retrouve dans ta critique tous les éléments qui en font la force. J'ai beaucoup hésité avant de poster ma critique sentant que j'étais passée à côté de l'essentiel. Mais parfois, nos réactions ne s'expliquent pas et seul le sentiment d'ennui m'est resté plusieurs semaines après avoir vu ce film. Cela n'a pas été le cas pour Syndromes and a Century que j'ai beaucoup aimé. Pour finir, je dirai que j'ai hâte de retrouver un peu d'action dans les films asiatiques du mois (marre de trop réfléchir, lol). Cela ne devrait pas tarder avec le prochain Johnnie To prévu en juillet. J'espère que vous irez le voir.

Carcharoth 17/05/2007 12:49

Ohoh, petit communiste misérabiliste, tu essaie de nous faire croire que derrière chaque paumé avec un T-shirt Tony Motnana, aves ses lunettes d'aviateurs et sa coupe de perroquet se cache un ame sensible et désabusée ? Ah !
looooool
Non sinon petite remarque d'un chieur (moi) dans une très bonne critique (de toi), les estampes, n'est ce pas .... japonais ? Tu vas les froisser la, mon ami...
Alors cet acteur la à la trempe d'un Kitano avec son visage inexpressif ? (merde encore une comparaison japonais/chinois !)
Très étrange affiche en tous cas, ou l'on croit (à cause du titre sans doute) qu'une histoire d'amour va naitre entre ces deux la malgré leur recherche de l'ame soeur perdue... Mais non....Celle d'origine est donc plus fidèle, mais nous, occidentaux (Nous, les bodybuilder, nous avons besoin d'une dose très précise de sel minéraux et de protéine, et ça, oncle Ben nous la donne.... Oh, mais ça va exploser, c'est fantastique, je n'avias jamais vu ça !), nous préférons une affiche trafiqué accrocheuse quitte à ce qu'elle soit en total désaccord avec le film !
éhéh.