Shiri, ou comment lier qualité et gros budget !

Publié le par Nostalgic-du-cool

« Shiri » de Kang Je-Gyu : Comme quoi Blockbuster et intelligence peuvent aller ensemble :

  1999 semble aujourd'hui une date historique pour le cinéma coréen. C'est celle de la sortie de « Shiri » de Kang Je-Gyu, le film qui révéla la Corée au reste du monde. C'est également le premier blockbuster à gros budget (6 millions de dollar), qui explosa le box-office du pays en battant à plat de couture le record  de « Titanic », en attirant une vague de spectateurs en furie à travers la planète...Mais qu'est-ce donc que ce « Shiri », cette secousse cinématographique mondiale ??? Et bien, si l'on sort un peu la tête cinq minutes du phénomène, on se rend compte finalement que ce n'est qu'un film, rien de plus, pas un chef d'oeuvre, mais un film très honnête et convaincant, mais aussi probablement loin de mériter son prestige sans pareil, ce que nous allons quand même tenter de percer. Car en effet, malgré quelques maladresses, on a du mal à ne pas aimer « Shiri », car c'est beaucoup trop beau, trop bien fait, avec amour, sérieux et rigueur, pour déplaire au final, et ce, même si le film n'a rien inventé de nouveau. Car « Shiri » c'est la Corée qui revisite le cinéma hollywoodien à sa propre sauce : prenons un peu de « Die Hard », ajoutons un brin de la série « Alias », ainsi qu'un peu de « James Bond », mélangez ça avec une belle histoire d'amour déchirante, puis enrobez le tout avec un peu de politique, d'anticipation et de climat paranoïaque, des attentas terroristes et c'est bon, vous aurez à peu près le programme que propose « Shiri » le long de ses deux heures, certes passionnantes, mais finalement assez réchauffées au jugé de ce qui s'est fait auparavant à travers le monde...si ce n'est le fait que c'est des coréens et des jolies coréennes, et non pas des yankees, qui tiennent les flingues et se tirent dessus avec moult explosions (citons quand même le casting exceptionnel : la star Han Suk-Kyu, le désormais légendaire Choi Min-Sik (« Old Boy » entre autre), puis le génialissime Song Khang-Ho (« Memories of Murder », « The Host », « Sympathy for Mister Vengeance ») ou encore Kim Yun-Jin, actrice désormais célèbre pour son rôle dans le série américaine «Lost ») !

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Mais voyons la cause de tout ça : la Corée, de nos jours, un groupe de militaires nord-coréens dirigé par le colonel Park infiltre la Corée du sud et s'empare d'un nouveau type d'explosif développé par des scientifiques du Sud, le CTX, explosif liquide et indétectable, totalement similaire à l'eau. Parallèlement, une tueuse nord coréenne, Hee, qui avait disparu sans laisser de trace depuis 2 ans, réapparait et exécute un marchand d'arme nord-coréen qui allait donner des informations capitales à Ryu et Lee des agents secrets sud-coréens depuis longtemps sur les traces de cette tueuse. La situation est d'autant plus critique que les deux pays, le Sud et le Nord, sont pourtant sur le point de se réunifier à travers un match de football symbolique entre les deux équipes de chaque état. La situation se tend de plus en plus. Enfin, en dehors de sa mission, Ryu est également dans une phase importante de sa vie personnelle : celui-ci est en train d'emménager avec sa fiancée qu'il est sensé épouser dans un mois à peine, Hyun, jeune femme qui tiens une boutique qui vend des aquarium et des poissons rouges...Or celle-ci n'est autre que Hee, la pire ennemie de Ryu, et qui plus est, chargée de l'abattre... Voilà pour la petite histoire. On peut déjà noter que le film joue sur deux tableau : le film d'action et de suspense spectaculaire, et le film d'amour et de romance déchirant, passionnel et destructeur, deux genres sur lequel surfe parfaitement l'oeuvre, qui ne sacrifie ni l'action au profit de l'émotion dégoulinante de bons sentiments, et ni l'émotion au profit de gunfights en série totalement abrutissants. Comme le dit Jean-Pierre Dionnet sur l'introduction du DVD, le cinéma coréen a pour particularité justement cette faculté de mêler violence sèche, brutale et univers viril, avec énormément de sensibilité et d'émotions, ce qui se retrouve dans ce film, qui  -et c'est de plus en plus rare dans les productions à large audience- a su imprégner le film d'émotions très justes, de sorte que l'on ne sombre jamais dans un romantisme cul-cul ridicule ou que le film tombe dans la surenchère émotionnelle, ce qui est le plus souvent pitoyable (pour exemple, « Infernal Affairs » premier du nom, est assez champion, ce qui est bien dommage, au vu des nombreuses qualités de ce film-ci, totalement massacré par un surplus de bons sentiments...).

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Ainsi, « Shiri » devient une belle expérience au fur et à mesure que le film avance, et on se laisse volontiers plonger dedans, s'y baigner et s'y imprégner, tant on ressent que nos amis coréens ont voulu sortir de l'atelier une oeuvre digne de reconnaissance et doté d'un intérêt intellectuel et cinématographique certain, en dehors du fait qu'il doit rapporter son pesant d'or aux producteurs. Car oui, le film ne manque pas d'idées et de réflexion, notamment à travers le regard très intéressant qu'il pose sur la situation actuelle en Corée, très tendue et totalement incertaine, plongée dans un climat de paranoïa omniprésent, de tension diverses entre les deux états de la péninsule, faisant à nouveau planer -et ce plus que jamais- l'ombre d'un nouveau conflit probablement terrible en Corée. Et c'est d'autant plus fort que le film date de 1999, et que, aujourd'hui 10 ans plus tard, le Nord et le Sud sont sur le pied de guerre, prêt à s'entredéchirer à nouveau...Et ce que dit le film sur cette situation est très pertinent, mais également très amer, car il semble clair, pour Kang Je-Gyu, que les deux peuples ne pourront certainement jamais se réunifier, que la fracture entre les deux est désormais irrémédiable, trop profonde, trop présente dans les coeurs...50 ans après la guerre de Corée de 1950, les rancoeurs sont encore là, le traumatisme, omniprésent, et même si les peuples sont peut être pour une possible réunification, le pouvoir politique lui, semble totalement exclure cette possibilité, préférant plutôt noyer le poisson avec quelques tentatives d'ouverture peu déterminantes. Et c'est là justement la motivation du colonel Park, totalement écoeuré par le fait que les peuples ne demandent que la réunification, tandis que les politiques refusent de se partager le gâteau, même avec ce fameux match de football, qu'il qualifie comme étant « de la poudre aux yeux ». D'où la volonté de déclencher un nouveau conflit. Il semblerait qu'un nouveau bouleversement serait la seul possibilité de voir un jour la péninsule coréenne réunifiée, car alors que l'invasion sera lancée, peu importe le vainqueur pour Park, la guerre entraînera cette fois-ci la conquête totale du pays par le Sud ou le Nord, et ainsi sa réunification. Mais, Ryu rétorquera alors que la vision de Park, même si elle peut être louable par ses motivations, n'entraînera encore une fois qu'une fracture encore plus terrible, celle-ci résultant, comme en 1950, d'une erreur de jugement totale, et ce dernier croit profondément en une réunification par les politiques...Cette discussion est d'ailleurs très intéressante car elle met en valeur encore une fois la totale incompréhension, l'impossibilité d'entente et d'accord entre les deux peuples, du fait de leurs orientations idéologiques divergentes et de leurs points de vue contraires. Car en effet, le film monte belle et bien deux Corées sous influences, l'une capitaliste, et l'autre communiste, totalement orientées dans des directions et des valeurs complètement opposées, contraires, divergentes, bref, incapables de se comprendre...ce qui se retrouve entre Ryu et Park, qui, lorsqu'ils parlent de la Corée, ne parlent pas en vérité de la même chose...alors comment le pays peut-il s'en sortir ? Et pourtant, malgré cette division, les deux parties sont profondément liées par un lien indestructible, celui d'une histoire commune, d'une culture commune, d'une langue commune, et il est fort probable que de part et d'autre des familles se soient divisées. Le film se sert de plusieurs métaphores très astucieuses pour résumer la chose, notamment à travers les « kissingurami », ces poissons coréens qui ne peuvent vivre qu'en couple, et si l'un des deux meurt, l'autre se laisse mourir...On retrouve cette image également à travers la double personnalité de Hee/Hyun, « hydre moderne », (pour reprendre les mots de Ryu) totalement ravagée de l'intérieur par son devoir, et par son amour pour lui, qui ne la mèneront qu'à la destruction et la mort. Elle se fait « la réalité d'une Corée divisée » confessera Ryu, celle d'une nation vouée à l'autodestruction.

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Et c'est ainsi que l'on quittera l'agent sud-coréen qui, bien qu'il ait empêché l'attentat terroriste et tué « les méchants », a malgré cela tout perdu : sa femme et son enfant (elle était enceinte !), son travail qu'il a quitté, et la Corée reste toujours coupée en deux... Bref vous l'aurez compris, « Shiri » est un film tout de même incontournable : historiquement déjà, comme étant le premier blockbuster de l'histoire du cinéma du Matin Calme, et aussi pour son analyse et son propos très juste et poignant sur la situation actuelle en Corée. Divertissant, haletant, fort émotionnellement, il est un bien bel exemple de la vitalité du cinéma coréen, ainsi que de qualité et de rigueur dans le rayon des productions à large audience. Donc, ne ratez pas le coche, ce serait dommage !

   Ichimonji

Publié dans Corée

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RUMEAU 20/11/2009 07:19

Très beau filmUn très beau film, très violent au début, une remarque sur la très belle musique dont on ne retrouve nulle part ni mention ni les références de la chanteuse qui interprète magnifiquement la chanson de fin...