« Shara » de Naomi Kawase : Apaisement de l'âme et de l'esprit au pays du soleil levant

Publié le par Nostalgic-du-cool

Voila un nouvel article d'Ichimonji dont nous avions déjà parlé, chroniqueur spécial à Asiaphilie...


 


On ne présente plus dans le cercle très fermé des cinéphiles la réalisatrice et photographe japonaise Naomi Kawase, récemment récompensée à Cannes du Grand Prix pour son dernier film « La forêt de Mogari », film zen sur le deuil et la reconstruction de l'individu.

 Réalisatrice très prometteuse et artiste de talent, elle a réalisé en 2003 son précédent film, «Shara», drame contemplatif et méditation sur le deuil et la reconstruction de l'individu et d'une famille suite à un évènement tragique (le sujet est quasi-identique à celui de « La forêt de Mogari » mais la façon dont celui-ci est traité vaut largement le détour).


 Ce film se situe dans l'ancienne capitale historique du Japon, Nara (dont est d'ailleurs originaire Kawase Naomi), et suit l'histoire d'une famille traditionnelle japonaise, les Aso, qui perpétue depuis des générations la fabrication de l'encre de Chine et vit dans le « vieux Nara ». Cependant, le calme de cette famille va être troublé lorsque Kei, l'un des deux fils des Aso et jumeau de son frère Shun, va disparaître mystérieusement le jour de la fête du dieu Jizo, comme si celui-ci avait été enlevé par les dieux... Le film se déroule alors cinq ans plus tard, Shun a 17 ans, et la famille est toujours sans nouvelle de ce qui est advenu de Kei. On observe alors cette famille disloquée dont les membres se réfugient chacun dans une activité particulière afin d'oublier et de tenter d'effacer la douleur profonde laissée par cet évènement (le fils se réfugie dans la peinture, le père, dans la préparation de la fête de la ville, et la mère, elle, est enceinte et entretiens son jardin et son potager).

 Parallèlement, on suit également le parcours de Yu, jeune fille amoureuse de Shun, qui découvre la vérité sur ses origines...

 La première chose qui frappe lorsque l'on voit « Shara », c'est la retenue incroyable dont Naomi Kawase fait preuve en traitant un sujet tel que celui-ci et qui fut exploité pourtant d'innombrables fois (pour le meilleur mais aussi pour le pire). Même le film de Nanni Moretti, « La chambre du fils », ne faisait pas preuve d'autant de pudeur et de retenu sur le même sujet (et pourtant c'était déjà pas mal). En effet, la réalisatrice japonaise aborde ce sujet par petites touches timides et réservées, mais ô combien poignantes, avec une mise en scène extrêmement sensible et sensorielle, et une atmosphère énigmatique et mystérieuse jamais vue au cinéma. On perçoit nettement l'oeil de photographe de Kawase à travers chaque plan, très travaillé, mais qui ne dénature pas son sujet à l'aide d'artifices lourds ou de cadrages pompeux. En fait, la réalisatrice ne cherche pas le « beau », mais le « naturel » des choses et y parvient avec une virtuosité folle, ce qui fait déjà de « Shara », un vrai travail d'esthète. De plus, ce qui est intéressant dans la mise en scène du film, c'est que celle-ci se fait caméra à l'épaule, donc constamment en mouvement, presque collée aux personnages et représente, en quelque sorte, le fantôme de Kei, son âme qui suit sa famille qui n'a toujours pas guérit de cette blessure et qui, au final, lorsque la mère, le père et le fils se seront reconstruits, s'envole dans le ciel afin de trouver le repos éternel.


 Ensuite, la seconde chose frappante dans « Shara » est son scénario, à peine esquissé, à la structure quelque peu lacunaire et fragmentaire, mystérieux et envoûtant, baignant dans un mysticisme intriguant mais délicieux. De plus, celui-ci reste très discret dans le sens où Kawase n'a pas réalisé un film narratif où l'histoire prime sur la scène mais véritablement un film où la part belle est donnée intégralement à la scène elle-même, aux petits rien qui font le prix de l'existence, et où l'on peut alors suivre, de la façon la plus naturelle possible, l'évolution des personnages dans leur lente reconstruction.   

 Ainsi, on ne sait jamais vraiment quelles directions prend l'histoire, puisque celle-ci ne suit aucun véritable schéma narratif ou ne se construit nullement sur les faits des personnages, mais préfère suivre ces personnages dans chacun des instants de leur vie et privilégie ainsi le coté prosaïque de leur existence. Ainsi, il arrive que certaines scènes ne trouvent pas de suite, que certaines « intrigues » soit enclenchées, puis au final abandonnées, que des personnages apparaissent un instant, puis disparaissent au court de l'histoire, le tout conférant alors ce coté mystérieux et intriguant.


 De plus, l'un des éléments forts de « Shara » est également le lieu dans lequel se situe le film, véritable élément de fascination, qui est le vieux quartier de la ville de Nara, quartier très marqué historiquement et culturellement, où les traditions sont profondément enracinées. Ce lieu contribue fortement à l'atmosphère si particulière du film. Sorte de labyrinthe rural, fait d'impasses, de ruelles et rues aux nombreuses ramifications, de jardins magnifiques et exotiques, de temples bouddhistes massifs et vénérables, et d'endroits aussi hétéroclites et magnifiques les uns que les autres, le quartier de Nara pourrait même être considéré comme l'un des protagonistes principaux de par sa présence impressionnante.

 Enfin, « Shara » est un film qu'il faut voir absolument tant l'énergie et la soif de vivre qui s'en dégagent sont communicatives. Car Kawase parle avant tout dans son film de la vie, pas du deuil, mais bien de l'existence dans toutes ses aspirations, dans tous ses côtés, dans tous les évènements importants et significatifs de notre monde. C'est un film à la pensée universelle mais cependant, quasi-impénétrable et informulable tant son message tient du ressentit, des expériences de chacun, et touche au plus profond de l'âme. L'émotion qui s'en dégage est presque organique et touche notre nature même d'être humain, bref c'est un film profondément universel, touchant, bouleversant et un vrai baume au coeur, un apaisement. Car, contrairement au film de Jia Zhang-Ke, « Still Life » qui montrait la destruction des relations et des liens entre les hommes par une société qui broie les individus, « Shara » montre au contraire, les instants où ces liens sont présents entre les hommes, où l'humanité est unie dans un seul et même mouvement, dans une seule et même harmonie magnifique comme lors de la naissance d'un enfant, lors d'une fête de village (séquence d'ailleurs absolument prodigieuse), les premiers instants amoureux de jeunes adolescents qui découvrent peu à peu le monde et la vie... Mais, et je tiens vraiment à le souligner et à y insister, sans pathos ni facilités, seulement avec un très grand sens du naturel.


 Bref, vous l'aurez compris, car je ne tiens pas en à dire plus, « Shara » est un véritable petit chef d'oeuvre, une oeuvre originale et sensible, profondément humaine et apaisante, qui nous réconcilie avec la vie, face aux coups tragiques de l'existence.

 

 

 Ichimonji



Publié dans Japon

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Frémiot Catherine 14/02/2009 14:49

Bravo pour tout ce que vous dites du merveilleux film de Naomi Kawase "Shara". C'est tout à fait ce que j'ai ressenti et vous l'anlysez très bien. Si vous avez d'autres films japonais à me conseiller, n'hésitez pas! Savez-vous si le fim Shara est une adaptatio d'un roman japonais?
Moi, je lis bcp de littérature japonaise et j'aimerais trouver des correspondances entre romnaciers (-ières) et réalisateurs.
N. Kawase me fait penser, à bien des égards, à Ogawa Yoko. Et vous? Qu'en pense-vous?
Merci