Running in madness, Dying in love, où comment Wakamatsu adapte le pinku (1969)

Publié le par Nostalgic-du-cool

 

Running in madness, Dying in love (réflexions sur la mort passionnelle d'un fou), 1969 :

 

 

Nous sommes toujours en 1969, et Wakamatsu tourne son onzième et dernier film de l'année. Cette période, très riche en réalisation pour lui est celle qui l'a fait connaître dans son pays et à l'international auprès d'un public cinéphile. S'il s'affirme surtout comme l'un des maîtres du pinku, comme l'un de ceux qui font bouger et évoluer ce genre nouveau il est aussi un cinéaste qu'en Europe ou aurait dit « auteurisant » ou « nouvelle vague » qui sait mettre en scène, faire passer ses émotions au travers des images et aime à remettre en question la grammaire cinématographique classique. On le voit dans ce film, qui s'apparente au pinku mais n'en reprend pas tous les codes et s'approche souvent d'une œuvre plus « normalisée ».

Ainsi Running in madness, Dying in love s'ouvre sur une scène assez classique pour un film de Wakamatsu à savoir des images de révoltes et de manifestations violentes sur lesquelles se superposent le visage d'un jeune homme, étudiant, qu'on voit ensuite se faire tabasser. Il s'enfuit, et rentre chez son frère avec qui il se dispute. Cela est semble-t-il monnaie courante, ce dernier étant un policier dont le femme ne supporte plus les prises de bec avec l'étudiant. Alors qu'ils en sont venus aux mains, elle tue (accidentellement?) son mari, et les deux jeunes gens s'enfuient. La suite du film ne sera qu'une longue cavale matinée de scènes érotiques puisque ils s'éprennent l'un de l'autre, malgré une lourde culpabilité dont ils n'arrivent pas à se défaire.

 

 

Pour l'occasion Wakamatsu inverse le procédé de part-color (dont il avait déjà détourné le but dans ses Anges violés) et ne filme en noir & blanc que la première scène. Dés que l'étudiant s'enfuit, la couleur est présente et ne disparaitra plus que pour quelques flashbacks de sexe entre la femme et son mari tué. Par ce biais veut-il toujours s'apparenter au pinku tout en marquant la différence qui l'en sépare désormais ? Peut être bien, en tous cas c'est l'impression que cela me fait.

Mais que raconte-t-il dans ce film alors ? Et bien l'histoire d'un étudiant rebelle mais pas très courageux qui devant la répression violente baisse les bras mais ne peut s’empêcher houspiller son frère, qui à l'image du pouvoir dont il est le représentant le bat. Et le jeune de se laisser faire en l'insultant et en lui déclamant ses théories idéalistes. C'est finalement la femme qui agit. Le doute pèse sur son geste, puisqu'on apprendra qu'elle a toujours bien aimé le jeune frère, épousant l'ainé par convention entre les deux familles, et qu'en plus il voulait lui faire faire des enfants qu'elle ne désirait pas forcément... On ne sait pas vraiment si elle l'a tué de sang froid ou si c'est un accident tant sa culpabilité fait pencher la balance pour la première hypothèse que vient balayer d'un revers de la main l'étudiant qui tente d'apaiser leur conscience en expliquant que c'est un malencontreux accident. Toujours est-il que la femme tente plusieurs fois de se suicider, avant de se rendre compte qu'elle préfère vivre et de coucher avec son beau frère. Néanmoins sa culpabilité la poursuit, ainsi que le jeune étudiant même s'il l'exprime moins. A l'image cette envie de s'alléger de ce lourd fardeau transparait dans la blancheur des paysages neigeux qu'ils traversent et dans lesquels ils se réfugient.

 

 

Ils ont beau tenter d'apaiser leur conscience en faisant l'amour pour oublier, des images du défunt mari ressurgissent dans l'esprit de son épouse tandis que le jeune frère s'épuise à chercher dans les journaux la nouvelle qui les déculpabilisera ou les incriminera. Ils vivent dans une constante alternance de moments d’extases et de périodes de doutes, de culpabilité et d'envie morbides. Ces émotions transparaissent dans la saturation de la photographie, dans les couleurs chaudes ou froides employées par Wakamatsu.

 

 

La scène centrale du film est celle de leur rêve éveillé dont on se demande s'il est une manifestation onirique de leur conscience torturée ou un cruel épisode. Alors qu'ils viennent de faire l'amour dans une grange ils voient une jeune femme nue poursuivie par quatre hommes qui la fouette. Volant à son secours l'étudiant est vite maitrisé, ainsi que son amante. Le chef du village expliquera aux intrus que cette fille voulait trahir le village en partant avec un étranger, et qu'en conséquence elle sera punie et devra ensuite se laver dans l'eau de mer gelée pendant un jour pendant que son amant sera attaché à un poteau, nu dans la neige. Il conclut en leur expliquant que c'est la seule manière d'expier leur péchés, qu'ainsi le village sera sauvé et qu'eux aussi ne sont que des pécheurs ! Dans la scène suivante les deux amants ont quitté le bord de mer et leur grange, ils sont dans une gare, en fuite.

 

 

La culpabilité s’exprime aussi par des voix off ou des monologues qui trahissent les états d'âmes des protagonistes.

 

Finalement ils décident de rentrer. Mais en chemin, stupeur, voilà le mari ! Le final est déroutant et assez triste puisque la femme retournera avec son époux qui la bat violemment, et que le jeune homme poursuivra sa fuite en avant, seul sur la route enneigé.

 

Wakamatsu, et c'est assez inhabituel pour être souligné nous offre de superbe paysages, des grands espaces qui ne sont pas sans rappeler l'estampe, avec un mont enneigé surplombant la mer, ou encore quelques pins sur une falaise beige dont le pied baigne dans une plage enneigée. Et au milieu des être humains petits, modestes, forcés d'être humbles.

 

 

Mais au delà de ces menus changements les thèmes fétiches du réalisateurs sont toujours la, car au travers de cette lourde culpabilité s'exprime pour le jeune homme un complexe d'oedipe (son frère représentant en fait l'autorité paternelle, contre laquelle il n'ose toujours pas s'élever même à la fin du film) et la honte d'avoir fuit la lutte politique. De même pour la femme c'est le fait d'avoir céder à ses désirs charnels pour son beau frère qui la tourmente durant une bonne partie du film.

 

Ces désirs, comme trop rarement chez Koji Wakamatsu sont le fuit d'un amour réel et cela se voit à l'écran tant le réalisateur met toute sa science de l'érotisme et de la sensualité en œuvre pour faire pétiller à l'écran les ébats du couple. Néanmoins leur relation est basé sur un acte dont ils ont tous deux honte même s'ils essaient tant bien que mal de l'oublier ou d'en minimiser l'importance. On voit bien à la fin, lorsque la pauvre femme, battue demande pardon à son mari en le suppliant qu'elle n'avait pas fait le deuil de ce mariage pourtant à l'opposé d'une relation amoureuse épanouie. Son évolution vestimentaire est d'ailleurs symptomatique de sa condition. Si au début du film elle est vêtue du très traditionnel kimono et de l'obi, elle passe ensuite -outre le fait qu'on la voir alors souvent presque nue- à la jupe, avant de revenir lors de la dernière scène à un kimono rouge, symbole de son retour dans le giron de la tradition et de la norme.

 

 

Ce film donc est l'une des grandes réussites de Wakamatsu qui a su réunir différents genres et utiliser une plus large palette de ses nombreux talents, de sa sensibilité pour livre une œuvre pleine, vivante, une référence du genre ou tout est maitrisé, de la photographie à la musique, en passant par le rythme de ce film assez court (70 min) mais dense et intense.

 

 

Carcharoth

 



Publié dans Japon

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