Ring, pierre angulaire de la J-horror. Hideo Nakata, 1998

Publié le par asiaphilie

Vendredi 4 Novembre, l'Institut de l'Image (Aix) avait organisé une soirée « fantômes japonais » à l'occasion de la sortie du livre de Stéphane du Mesnildot. Ring et Ju-on (the grudge) étaient projetés et présentés par le critique. Vos deux serviteurs étaient là, surtout pour profiter du buffet offert entre les deux films il est vrai, mais nous avons vu (entre nos doigts et sous le fauteuil) les deux métrages et allons donc les présenter ici... je commence par

 

 

Ring (Ringu), Hideo Nakata, 1998

 

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Ring c'est un mythe, c'est pas moins de 11 suites, pré-quelles, remake ou adaptations. Ring c'est la clé de voûte de la J-horror, c'est son fer de lance pour l'exportation, c'est son renouveau après plusieurs décennies de marasme, c'est LE film dont tout le monde a entendu parler et dont l'héroïne a fait le tour de la planète.

 

Ring c'est une histoire de cassette VHS maudite, c'est une histoire de fantôme, celle de Sadako, cette jeune fille tuée à cause de ses dons extra sensoriels et revenue pour se venger, ayant mit tout sa haine pour l'humanité dans une bande magnétique devenue légende urbaine.

 

Nakata n'est pas à l'époque une réalisateur connu, il n'a réalisé qu'un seul autre film et travaille pour la télé. C'est bien pour ça que la maison de production fait appel à lui pour adapter ce roman avec un petit budget et une équipe elle aussi obscure. Il prouve alors a tout le public japonais qu'on peut réussir magnifiquement un film d'horreur sans effets spéciaux très couteux ni 3D. Avec du talent et un peu d'imagination il emballe les spectateurs qui se pressent en masse dans les salles obscures pour ressentir ce frisson glacé.

 

ring  Si les anciens films de fantômes, très en vogues durant les années 50 se plaçaient dans la campagne nippone et mettaient souvent en scène le passé du pays, la nouvelle vague horrifique choisit de déplacer ces créatures étranges et dangereuse en plein cœur de la cité, au milieu des centres de vie. Le monde de vivant et celui des morts se rencontrent, très facilement d'ailleurs, nul besoin d'invocation, de cimetière, de pleine lune ou de choses de ce genre. Si certains symboles de passages persistent (nous en reparlerons), la limite entre morts et vivants semble être très tenue au Japon. Kaïro trois ans après que Ring placera des fantôme dans tout l'internet pour offrir finalement la vision d'une ville ravagé et apocalyptique. Ici, on en est encore aux VHS mais l'efficacité n'est pas moindre : quiconque la regarde mourra une semaine plus tard, et la sentence est inéluctable. A moins que... a moins que quelqu'un découvre qui se cache derrière cette vidéo, qui propage la mort et pourquoi, et que cette personne parvienne à solutionner la haine de Sadako !

 

Malgré, et sans doute à cause de la rumeur cette vidéo a un attrait fou, maléfique : Asakawa et Takano qui sont pourtant prévenus la regardent, tout comme leur fils. Nakata questionne alors aussi son spectateur : que vient on chercher en allant voir un film qui se fait fort d'être horrible et terrifiant ? S'approcher au plus prêt de la mort pour l'exorciser ? Se défaire de la peur ? Par ce déplacement du médium d'apparition des fantômes il fait de son film une réflexion sur la télévision et le cinéma ainsi que sur le genre horrifique. Ce dont peu de réalisateurs peuvent déclarer actuellement. Si Kobayashi ou Mizoguchi interrogeaient sur d'autres pratiques, d'autres problèmes sociétaux du Japon d'alors, l'horreur comme moyen de faire réfléchir est un concept qui n'a que très peu traversé les frontières lors des adaptations ou inspirations suscitées par Ring...

 

ring-riuji mort  Outre cette (petite) partie réflexive, ce qui fait l’intérêt (on a bien du mal à dire charme) de Ring c'est la force de sa mise en scène, l'ambiance glacée dans laquelle nous plonge Nakata. Car l'horreur n'est pas ici créée par des apparitions brusques de monstres ou autres prétextes à sursauts, mais plutôt par une ambiance générale, continue, diffuse, un bain d'azote qui pétrifie une salle entière en quelques minutes et vous garde au frais une heure et demi jusqu'au twist final. Pas de rires dans la salle, pas de chuchotements, pas de bruit, rien. Que des yeux écarquillées.

Ces plans serrés, cette froideur, cette rigueur chirurgicale dans la mise en scène et leur composition ne sont pas pour rien dans la terrible (mais superbe) ambiance que créé le réalisateur. Nul cri ne vient briser la glace, on est très loin de certains films d'horreur américain ou des greluches hurlent pendants des heures. Ici tout est froid, calme, trop calme... La peur est pourtant partout, dans la nuit, dans les coins sombres, sous les toits, dans les visions qu'a l'ex mari de la journaliste, dans ce qu'ils découvrent, dans la mer déchainée, dans les nuages qui s'amoncellent et dans la mort qui se rapproche, au rythme des aiguilles qui tournent et des jours qui passent...

La mort est de toutes façons inéluctable. L'autre jambe sur lequel marche le film c'est le contamination, non plus par un virus ou une fièvre mais par la simple vision d'images. La mort est une maladie (malédiction?) qui se transmet dans la ville par les canaux que la civilisation a créés. Au temps de Kwaidan les fantômes surgissaient de terre sur le lieux d'antiques batailles, ils circulent maintenant par la télé et internet !

J'ai parlé tout à l'heure de lieu de passages. Ici il s'agit d'un puit. Quoi de mieux en effet que ce tunnel qui perfore la terre pour puiser dans le sous sol ? Cet endroit sombre, humide qui semble aller jusqu'aux profondeurs de la terre, dans le royaume des morts. C'est bien de la que peuvent sortir toutes sortes d'esprits malfaisants.

A ce propos Nakata revient aux procédés les plus efficaces et les moins couteux. Il montre peu son fantôme, qui quand on le voit n'est pas très sophistiqué : une femme, vêtue d'un linceul blanc, ses longs cheveux noirs devant le visage (qu'ainsi on n'a pas à maquiller!). Sobre, mais terrifiant quand celle ci sort de la télé pour emporter vers la mort sa proie...

Ce qui est terrifiant donc, c'est que cette cible est choisie au hasard, ce n'est pas le fruit d'une vengeance personnelle ou d'une malédiction ayant pour origine un vice, non c'est la mort qui arrive et c'est comme ça. Elle s'insère dans le quotidien, passe par des objets usuel (télévision, téléphone, VHS) et semble être inévitable. C'est bien ce qui fait le plus peur. Pas d'effets de manches, de longs grincements, de pluies diluviennes, de hurlements ou de fantômes terrifiants et horribles. Simplement le quotidien, la vie normale et d'un coup -paf- emporté.

 

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Ring est donc une indéniable réussite, un chef d’œuvre du genre qui fonctionne parfaitement grâce à la sobriété de moyen, à la simplicité des mécanismes mis en place, à l'efficacité de cette ambiance glaciale qu'installe Nakata, à ce mélange entre réalisme et mysticisme (fantômes et mediums) et à l’insertion de ces éléments étrange dans le quotidien le plus banal. La musique de Kenji Kawai, où plutôt la sonorisation qu'il met en place est parfaite, au service du film et de sa mise en scène particulière.

 

 

Carcharoth

Publié dans Japon

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