La Rage du Tigre, l'aboutissement du Wu-xia ?

Publié le par Nostalgic-du-cool

La Rage du Tigre (The new one armed swordsman / Shin dubei dao), Chang Cheh, 1971.


Pan Européenne Edition

 Chose promise, chose due. Après avoir parlé de Duo Mortel et de ma légère déception àson égard, je me devais d'offrir aux lecteurs du blog un film de qualité réalisé par Chang Cheh. Et puis dans le cadre de mon exploration des grands chefs d'oeuvre de la Shaw brothers disponibles en France, il fallait absolument que je parle de ce film, unique en son genre. Il prend place dans une trilogie qui n'en est pas une, puisque les épisodes ne se suivent pas vraiment, et que ce dernier opus, La Rage du Tigre est plus un remake qu’un nouvel épisode. D’autres versions verront par ailleurs le jour, comme One armed Swordsmen (1976, réunissant Jimmy Wang Yu et David Chjiang), ou encore Frères d’arme (Daniel Lee, 1994) et bien sur The Blade (Tsui Hark, 1995, voir ici l’article sur le blog).

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 Parlons un peu à présent de ce fameux héros manchot, ce sabreur mutilé et handicapé. La légende est née d’une courte nouvelle de Kan Shimozawa (Zatôichi, le masseur aveugle) et d’un roman feuilleton de Jin Yong, The mythical crane hero. Dans ces aventures, le sabreur manchot était un personnage secondaire, Yang Guo, mais il a très vite passionné les foules et les réalisateurs. Chang Cheh n’est en effet que le deuxième à s’intéressé au phénomène, y voyant un très bon moyen de relancer sa carrière. Il s’atèle donc à Un seul bras les tua tous (sur le blog ici) en 1967, puis au Bras de la vengeance en 1968. Dans ces deux opus, assez logiques dans leur succession, c’est Jimmy Wang Yu qui incarne le héro. Trois ans plus tard, en 1971, il a brisé son contrat avec la Shaw pour des raisons financières. Les producteurs décident alors de lui prouver que le mythe pouvait vivre sans lui, et embauchent David Chiang et Ti Lung. Refusant de ne faire qu’une suite, Chang Cheh décide de redéfinir le héros et d’offrir à D. Chiang la possibilité de donner son interprétation du personnage, sans avoir à souffrir de la comparaison avec le précédent. Ainsi, des éléments clés des deux autres films sont éliminés, pour ne conserver que l’essence de l’histoire. Exit donc le livre carbonisé où étaient consignés les bases de la technique à une main ou encore ses problèmes avec la gente féminine (dont on se rappelle qu’elle lui avait couté son bras dans le premier film). Seuls sont gardés les paramètres essentiels : le bras coupé, le renoncement aux arts martiaux et finalement la vengeance face aux méchants.

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 Mais voyons un peu en quoi consiste l’histoire : Lei Li est un jeune homme très doué aux sabres jumeaux. Il commence à se faire une réputation dans le monde des arts martiaux. Le chevalier Long, considéré comme le plus grand combattant de l’empire décide d’éliminer cette concurrence qui pourrait devenir gênante dans quelques années. Il tend donc un piège au combattant, le fait passer pour un voleur et le bat en combat singulier grâce à une botte secrète, l’obligeant ensuite à se couper le bras droit et à renoncer aux arts martiaux. Plusieurs années passent, Lei est à présent serveur dans une auberge de la région. Son mutisme, sa mélancolie et son handicap en font une proie de fréquents quolibets et mal traitements… Il refuse néanmoins de se défendre et de porter un sabre comme le lui demande Ba Jiao, la fille du forgeron qui l’aime tendrement. Bref, il subit quotidiennement des brimades et survit tant bien que mal. Un jour, il prend la défense de la jeune fille qui est agressée par deux hommes du manoir du Tigre (lieu d’où opère Long et ses sbires), et se fait rosser par eux, ne se défendant que le strict minimum. Arrive alors Feng Shu Shieh, un jeune combattant renommé, maître dans les sabres jumeaux. Il fait fuir avec brio les deux brigands et se lie d’amitié avec Lei Li, qu’il a reconnu. Il est venu dans cette région pour éclaircir le mystère qui plane autour du manoir, qui semble agresser en sous main de nombreuses compagnies de transports de fond.

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Malheureusement il tombe la bas dans un piège et finit tranché en deux après avoir été lui aussi battu par la botte de Long, qui dévoile son vrai visage et son acoquinement avec les détrousseurs. Apprenant cela Lei Li est abattu, puis en rage, et décide de venger son ami, son grère d’arme, celui qui lui avait fait retrouver le sourire et avec qui il avait élaborer divers projet d’avenir. Il se rend donc au manoir du Tigre, franchit le pont qui y mène en éliminant la garnison qui le garde, puis tue le chef du manoir, affronte les garde de Long qui arriver alors au manoir. Le duel entre les deux hommes dure, et Lei n’arrive pas à trouver de faille dans les parades du triple bâton de Long, pas plus que celui-ci n’arrive à achever son adversaire, même s’il parvient à le désarmer une fois. Lei se souvient alors de la botte de Long, et met en pratique ce qu’il a appris dans l’auberge ou il travaille pour battre Long. Jetant trois sabres en l’air comme il lançait les œufs pour les ouvrir à la chaîne, il les utilise tour à tour pour bloquer le bâton de son adversaire et pour lui planter le dernier dans le ventre. Exutoire magnifique, il lui assène alors cette phrase : « à toi maintenant de te retirer du monde des arts martiaux », puis le jette du haut du pont. The End.

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 Refusant sa parenté avec les deux premiers épisodes (en anglais son titre, bien plus explicite à ce sujet, est : « The New one-armed swordsman », La rage du Tigre est un film excessif. Presque surréaliste dans son traitement de la violence, de l’héroïsme, de l’abnégation et de l’honneur du héros. C’est surtout envers le spectateur que ce film se monte terrible. En effet, dès le début du film on voit se resserrer, inéluctable, le complot sur le pauvre et naïf (et sans doute aussi un peu trop fier pour être malin : « le jeune veau est orgueilleux » dit l’un des sbires de Long) Lei Li. Le pire pour lui est de ne pas mourir. Il perd son bras, son sabre, son honneur et son unique raison de vivre. Lorsqu’on le retrouve ce n’est plus le même homme. Il a perdu son éternel sourire et cet air joyeux et sur. Il est muet, mélancolique, ne réagit plus aux invectives alors qu’il aurait tué pour bien moins que ce qu’il subit. Il semble résigné et ne se soucis plus de tout ce qui représentait auparavant sa vie. Il a accepté son sort et vit au jour le jour. Ce qui n’est bien sur pas le cas du spectateur, qui souffre pour lui à chacune de ses brimades, espère un réveil, croit le voir venir mais déchante aussitôt. Même lorsque Lei Li retrouve le sourire le spectateur peut s’estimer trompé : ses projets d’avenir se réduisent à cultiver un champs près de lac Tai avec Feng. Quid alors de la vengeance, des combats et de la revanche sur la vie, le destin ? Son seul vœu semble d’être normal, et non plus de briller par els arts martiaux, chose que ne peut comprendre le spectateur. Comment gâcher un tel talent ? Pourquoi ? Ce n’est que la perte de son ami, de sa nouvelle raison de vivre qui va faire réagir cet homme, et encore, ce n’est que poussé par l’honneur et le devoir de sauver la mémoire de son ami. Il va donc libérer tout ce qu’il a subit et se servir de cette rage pour annihiler ses ennemis. Il parviendra à dompter son handicap pour le transformer en technique redoutable et mortelle, car novatrice. La fin est un exutoire viril et violent, Ba Jiao se jetant dans ses bras à la fin du massacre, alors qu’il contemple son œuvre désabusé, seul sur le pont du manoir… La rage du tigre n’aura durée qu’un combat.

 

Le livret du DVD (par D. Brusseaux et F. Ambroisine) offre aussi un autre point d’approche, plus général, sur la trilogie, et sur tous les héros mutilés. Il est vrai que cette interprétation est parfaite pour la Chine de cette époque, mais est peut être un peu passe partout… La voici : « Le combattant mutilé est avant tout le symbole d’une société en mutation. Loin d’avoir été terrassé par les humiliations de l’ennemi, elle s’adapte et triomphe. ». Ne devrait-on pas voir ce genre de film en permanence alors ? Et actuellement surtout, car paraît-il les changements sont et vont être brutaux.

Le livret met aussi le doigt sur une parenté que j’avais déjà évoqué dans l’article sur Un seul bras les tua tous : Star Wars. Comme Lei Li, Luke Skywalker a perdu un membre après avoir perdu son honneur (son père est le mal incarné). Du blanc il passe au noir dans sa tenue, avant de se venger terriblement de son adversaire. Ce film est d’ailleurs celui pour lequel on pourrait faire le plus d’aller retour avec le cinéma occidental. Par exemple comment ne pas faire le lien entre la scène ou Feng se roule par terre, fendant l’air de ses sabres pendant ses roulades et celle de Kill Bill ou Uma Thurman tranche les jambes en tournoyant au sol ? Ou encore la scène du pont avec les westerns et leurs plans rapprochés, utilisés ici aussi.

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 Tragédie, film d’action, western asiatique, ce film utilise et brasse plusieurs genres, comme sait si bien le faire Chang Cheh (un contre exemple parfait serait Duo Mortel, monocorde à souhait…). Le Bien affronte le Mal, le vertueux le bandit, le trahit le félon… Le film est manichéen juste comme il sied à ce genre d’intrigue, les personnages sont des archétypes sans pour autant être vide ou dénués de personnalités, puisque les épreuves qu’ils traversent laisse apparaître des traits de caractères et une profondeur bien plus marqué que dans bien des films de wu-xia-pian. Tragédie parce que inéluctable et cruel, film d’action pour les combats superbes, encore orchestrés par Liu Chia Liang, combats archi-violent qui atteignent de sommets de sanguinolence dans un final cathartique comme on en voit rarement. Les images sont fortes, rouge sang. Le western se retrouve justement pour cette dernière scène. Les aller retour entre le visage de Lei Li et de Long font penser à ceux opérés par Leone dans ses westerns, le lent rapprochement avant l’affrontement aussi. On retrouve par ailleurs le pont comme lieu de rencontre et d’opposition par excellence, tout comme dans Duo Mortel par exemple…

 Les acteurs, David Chiang et Ti Lung sont deux artistes attitrés de Chang Cheh qui a fait éclater leur talent au grand jour en quelques films, les faisant passer de cascadeur à acteur principal en quelques années. Leur entente est visible à l’écran et leur complicité remarquable et proverbiale dans le ciné de la Shaw. Ils tourneront de nombreux films sous la houlette du réalisateur taïwanais. Par son jeu atypique et qui allie exagérations des grimaces et nuances du regard et des traits lors des scènes mélancoliques ou de brimades, D. Chiang arrive à convaincre et à forger son personnage comme il l’entend, parfaitement intégré dans l’ambiance du film.

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C’est un héros au sens propre du terme. Il vit dans l’innocence, puis sombre par excès de fierté et d’honneur. Le rachat de ses fautes passera par une longue expiation, un exil moral et physique, une grande douleur, un renoncement permanent puis un bain de sang. C’est un personnage très fort, qui éclate à l’écran, l’utilise à fond, joue sur tous les sentiments, use des moyens les plus conventionnels comme de ceux qui sont plus rare. Violence, tristesse, etc…

C’est aussi un paradoxe ambulant. Diminué mais invincible, humain et résigné mais violent et meurtrier. Il incarne pour Chang Cheh une possible justification morale de la violence pour réparer certains tort, certains actes. Bref c’est un héros. Il fait des choses répréhensibles, mais on ne les considère pas alors comme telles, il est puissant mais reste juste et droit, fidèle à ses promesses et à ses amis. Il endure sans broncher les pires choses, prend sur lui jusqu'à un point inhumain puis rétabli la justice à sa manière, par les armes. Lei Li constitue ici l’aboutissement en tous point de ce héros chevaleresque du wu xia dont les traits de caractères auraient été poussés

à leur limite.

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 Bref ce film est unique, il est une œuvre sans réel attachements, surréaliste, excessive, violente, cathartique, tragique qui a marqué durablement son temps et son art. Elle place Chang Cheh et David Chiang au faîte du Wu Xia, au moment même au Bruce Lee connaît un succès pan asiatique et bientôt mondial avec Big Boss et la Fureur de vaincre. On peut donc raisonnablement parler de fin d’un époque, car qui mieux que ce film peut marquer l’apogée de la Shaw, et le début de son déclin face à la Golden Harvest (qui lance Bruce Lee, Sammo Hung, Jackie Chan, …) et aux autres studios HK ? Le studio mythique, après avoir amené son art au bout du bout, à bout de souffle, après l’avoir rendu sauvage et brutal, va lentement décliner pour s’effondrer totalement en 1983, malgré les efforts de ses scénariste set acteurs pour se mettre au goût du jour. Mais ceci est une autre histoire…

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Lien vers la fiche IMDB.

 

  Carcharoth.



Publié dans Chine et HK

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weed drug test drinks 24/12/2008 11:47

weed drug test drinksJe n'ai pas d'amoureux du cinéma, mais une fois que vous pouvez le voir!