Nightmare Detective, Tsukamoto commercial et horrifique, 2006

Publié le par Nostalgic-du-cool

Nightmare Detective (Akumu Tantei), Shinya Tsukamoto, 2006




 

Nightmare Detective est le troisième film de commande réalisé par Tsukamoto (après Hiruko et Gemini) et ça se voit ! Autant le dire tout de suite on ne retrouve pas le même Tsukamoto que dans Vital ou A Snake of June, et encore moins celui de Tetsuo, bien qu'il reste fidèle à lui même quant aux thèmes évoqués. Seulement le film, plus commercial et grand public, surfant peut être sur la vague de la J-horror est moins intéressant que les précédents (Haze non compris, je ne l'ai pas encore vu). Ceci étant dit, il mérite tout de même le détour à certains égards et je ne sombrerais pas dans la dénégation totale de certain envers ce film. On est encore très loin du navet cosmique que certains prétendent avoir vu où de l'imposture que d'aucun dénoncent. J'ai plutôt envie de voir dans Nightmare detective une expérience voulue par Tsukamoto dans cette phase qui semble être celle d'une mue, où encore un projet commercial qui servira à la réalisation d’œuvre plus personnelle, comme peu le faire un Johnnie To. C'est un point de vue très subjectif certes, une opinion de fan mais je vais tout de même essayer de la défendre avec les moyens du bord.




Tout d'abord il faut prendre en compte le fait que le réalisateur a dès le début précisé que son projet s'articulerait en plusieurs actes, comprendre plusieurs films. Nightmare detective 2, sortit en 2008 est venu confirmer la promesse de Shinya Tsukamoto. Je ne l'ai pas vu, je ne chroniquerai donc pas les deux épisodes dans la continuité, mais cela n'empêche pas d'en tenir compte.

Et puis il y a cette histoire, qui fait un peu penser à celle d'Inception (Nolan, 2010) et qui sans être formidablement innovante est tout de même bien ficelée et qui fonctionne bien. Keiko Kirishima vient d'être muté à sa demande dans un service de police plus proche du terrain. Sa première enquête la mène, aux coté de Wakamiya et Sekiya à rechercher un tueur au modus operandi étrange:il fait se suicider les gens par la pensée. Pour parvenir à le localiser, Keiko fait appel à Kagenuma, alias Nightmare detective (Akumu Tantei en japonais), un jeune homme suicidaire qui a le pouvoir de se glisser dans la tête et les rêves des gens. « Zéro », le tueur suicidaire agit par téléphone. Le policier qui tente de le localiser par ce même moyen se tue la nuit suivante malgré l'intervention de Kagenuma. Il devient alors évident que seul ce dernier qui a survécut peut l'affronter et l'éliminer. Le combat se déroulera autour d'une Keiko en proie à des pulsions morbides qui affrontera ses vieux démons.




Nightmare Detective se déroule donc au moins sur deux plans, le réel et l'onirique en même temps qu'il voit le passé influencer fortement le présent via les « psychanalyses » réalisées dans les multiples rêves auxquels on assistes. En effet les personnages principaux (le tueur, Nightmare détective et Keiko) ont eu une enfance particulière, traumatisante ou très formatrice. Le montage rapide, sans transitions bien codifiées et sous la musique d'un Chu Ishikawa encore survolté n'aide pas à y voir très clair et il ne faut pas lâcher le film pour bien le comprendre. Néanmoins l'intrigue n'est pas compliqué et il s'agit juste de s'adapter à la narration propre à Tsukamoto.

On y redécouvre ses thèmes favoris, filmés dans une ambiance aqueuse (comme dans A Snake of June) et bleutée (comme dans Tokyo Fist) : la violence et la mort comme vecteur de la vie ou plus précisément de l'envie de vivre, la perte progressive dans la société moderne des désirs primaux et essentiels, remplacés par une léthargie et une perte du goût de vivre dictée par l'absurdité de la vie et les décors bétonnés et aseptisés. On retrouve aussi ce rôle central de la femme, déclencheur des bouleversements.

Ces leitmotiv de toute l’œuvre de Tsukamoto sont ici malheureusement un peu trop explicités, puisqu'il arrive aux protagonistes de les évoquer dans les dialogues. On a ainsi parfois l'impression d'avoir sous les yeux un manuel de « Shinya Tsukamoto pour les nuls ». Le tueur, interprété par le réalisateur lui même (qui décidément adore se mettre en scène dans les rôles de méchant (Tetsuo I,II&III, Tokyo Fist, Bullet Ballet, Snake of June, …) explique lui même que dans ce monde l'instinct de vie est enfoui très profond, caché par tant de choses superficielles et que chacun par contre possède une forte envie de mourir. Il n'a ainsi pas grand mal à attirer à lui des gens qui par ailleurs ne savaient même pas eux même qu'il avait en eux ce morbide dessein. Paradoxalement il a gagné dans ces meurtres (fortuits au départ) un désir de vivre, une passion, un grand désir qui s'oppose à son envie de néant. Tuer l'a en quelques sorte rendu vivant.



Pour Kagenuma la situation est un peu différente, il désire mourir suite à une enfance terrible et à cause de ce don traumatisant (il risque sa vie et celle du rêveur en se mêlant à ses pensées). Et c'est cette affaire, la rencontre avec Zéro et Keiko qui vont lui redonner une certain goût pour l'existence. C'est Keiko qui lorsqu'il combat avec Zéro lui dit qu'elle veut qu'il vive, qu'elle veut qu'ils vivent tout deux.

Cette dernière, qui se définie elle même comme inepte socialement a toujours voulu être forte, du moins le paraître face à sa hiérarchie très masculine, elle combe ainsi un vide dû à sa solitude. Célibat revendiqué et choisit certes, mais qui implique tout de même un grand esseulement. Sa vie lui paraît donc peut être sans but, même si lorsque l'on voit défiler les souvenirs des trois protagoniste elle semble avoir les plus heureux, les plus verts et lumineux ; alors que les deux hommes ont eu une enfance terrible et parfois refoulée.




La mise en scène, si elle est plus conventionnelle et « normale » que celle de Tetsuo n'est pourtant pas sans l'évoquer. Surtout lors des attaques de l'esprit de Zéro, stromboscopées et ultra rapides qui rappellent les affrontements entre les deux hommes-machines du film de 1989. Pour le reste Tsukamoto fait dans le commercial, on sent qu'il se régale à filmer le visage et la bouche de Keiko (interprétée par la chanteuse Hitomi) un peu comme il avait commencé à la faire avec A Snake of June.

Comme le rappelle Antoine Rigaud pour DevilDead, Tsukamoto filme depuis le début le corps humain et la vie qui l'habite. Ici encore c'est le cas, et comme pour appuyer les coupures et les gerbes de sang, le réalisateur intercale des images de cellules se multipliant, opérant leur mitose.

 

Bref Tsukamoto continue d'essayer de rétablir l'équilibre entre plaisir et souffrance, vie et mort, ordre et chaos dans la société urbaine et aseptisée de Tokyo. Il filme la vie, la renaissance par la souffrance et la mort, il filme la boue et la lie de l'humanité mais n'oublie pas de souligner la beauté qui surgit parfois du genre humain. Le tout dans un enrobage qui devrait ravir les fans de films d'horreur, et ne pas mécontenter ses fans. Vivement le prochain de ses films indépendants tout de même !




Carcharoth



Publié dans Japon

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