Narayama, le livre qui a inspiré un palme à Imamura.

Publié le par Nostalgic-du-cool

 

cycle 
 
 cinema japonais

Narayama (Narayama buchikô), Shichirô Fukazawa, 1956.


"A la montagne de derrière irons nous abandonner la vieille
Mais de derrière même un crabe reviendrais en rampant"

Narayama.

Je profite du cadre du cycle japonais pour élargir le champs des articles. Celui ci aura pour objet la courte nouvelle qui fut deux fois adaptée au cinéma, et une fois palmé à Cannes, dans la version de Shohei Imamura dont nous avons déjà dit le plus grand bien ici. Ce titre est actuellement disponible avec le dvd du film dans la collection "L'imaginaire" de Gallimard.

  Le texte, assez court, connu dès sa parution un succès immédiat. Les uns s'enflammaient pour sa douceur, sa nouveauté, son ton libre et sa musicalité, les autres le décriait pour sa durété, sa cruauté. Il reçut le soutient des auteurs les plus en vogue à l'époque comme Mishima ou Tanizaki.
  Et pourtant Shichiro Fukazawa est loin d'être un écrivain type du Japon, un intellectuel inspiré de l'occident et fin connaisseur des œuvres classiques du monde de l'ouest. Il est né en 1914 dans une région montagneuse du centre du Japon, n'a pas fait de longues études mais s'est intéressé à la musique (notamment la guitare). Il publie donc cette étude à propos des chansons de narayama à 42 ans, alors qu'il mène une vie rurale et sédentaire. Il ne cesse jamais d'écrire, et publie divers textes, nouvelles, conversations, dont l'un, prédisant une attaque du palais impérial sera censuré suite à la réalisation du récit. Il fuit donc, et se cache, publiant encore dans les années 1980 des recueils pour lesquels il recevra plusieurs prix, qu'il refusera tous, à l'exception du prix Tanizaki, auteur qu'il a beaucoup lu et qu'il considère comme son maitre. Le dix huit Aout 1987, il meurt.
Atypique, unique en son genre, Fukazawa ne ressemble à aucun autre auteur contemporain au Japon. Avec lui souffle un vent de fraicheur, une rudesse nouvelle sur la littérature nippone d'après guerre. Lorsque tous les autres sont universitaires ou sortent d'un long cursus scolaire, lui cultive son champs (son jardin oserais-je dire) loin des centres intellectuels du pays. Lorsque beaucoup parlent de la guerre, de la ville, de l'Histoire ; lui se plonge dans un village reculé et imaginaire et narre la vie de tous les jours.


 
  Si le titre complet inclut une dimension musicale, ce n'est pas pour rien : Fukazawa construit son récit autour de petites chansonnettes, de cours refrains qui servent aux personnages à exprimer leur pensée, leur humeur. L'écriture aussi est très musicale, le livre s'apparente à une symphonie chamanique, construite en mouvements, on sent une osmose avec la nature, un rythme vital profond qui bat la mesure de l'homme. Seul un écrivain musicien et rural pouvait à ce point, avec tant de véracité chanter la vie d'un petit village. Si l'endroit ou vivent O-rin, Tappei, Tama-yan est purement imaginaire, il décrit un réalité étrangement proche de la notre, qui résonne en nous avec la régularité d'un cœur, ou de quelques chose de plus profond, de plus spirituel. La traducteur, Bernard Franck, dis à ce sujet quelque chose de très juste dans son  introduction: "Fukazawa pourrait bien avoir dégagé, en ce qui concerne le japon, quelque chose d'aussi profond que Kafka pour le monde juif ou Lorca pour l'Espagne; un sentiment très ancien de la vie, de la mort, de la nature ou tout se fond". J'aurais presque envie d'ajouter à cette belle liste Hemingway, qui lui aussi arrive, à la manière de Fukazawa, à faire naitre des émotions intenses et profondes, même si en apparence le style n'est que sobriété. Avec des mots simples, des phrases courtes, des situations domestiques communes, une famille et un village ou tout est réduit au strict minimum, Fukazawa parle de l'Homme, de sa destinée, de sa relation à la nature, à la mort, à la vieillesse. Il raconte cruement un monde ou la règle, la morale et la parole sont conditionnés par une seule et même chose, la nourriture. Le mariage se fait pour avoir des mains en plus, les naissances sont acceptés ou pasen fonction des récoltes, les vieux moqués ou pas selon leur appétit. Chaque jugement de valeur a pour origine la nécessité de se nourrir et la peur de la faim, la souffrance de la disette. O-rin, la grand mère par exemple, pour ne pas paraître gourmande se casse elle même les dents, pour que sa machoire ressemble à celle qu'on présupose pour une femme de 70 ans, elle qui a encore ses 28 dents intactes alors que son fils en a déjà perdu plusieurs. Moment fort du livre (et du film d'Imamura, qui explicite encore plus cruement l'épisode), le vol de nourriture par une famille. Crime le plus grave dans l'échelle du village. Pour punir les fautifs, leur maison est vidée, dévastée et toute la nouriture qui s'y trouve est partagée par les autres habitants. Mais come tous se sentent encore floués et que l'hiver approche, la colère monte, et finalement une expédition punitive se monte spontanément, et un beau matin il n'y a plus de trace de la famille, coupée à la racine. L'ambiance qui se dégage de ce terrible incident ressemble un peu au final de la Mala Hora de Garcia Marquez. Sans justice, sans corps intermédiaire et dans une telle tension, la moindre étincelle entraîne une sanction, amplifiée ici par la peur de voir la chose se reproduire, puisque des cas similaire avait déjà étaient imputés à cette même famille par le passé. Aussi le village éradique-t-il cette mauvaise herbe qui menace de tuer tout le jardin.
Si la nourriture est centrale, Narayama l'est tout autant. La montagne aux chênes (c'est la traduction littérale du terme) est l'objet d'un culte et d'une attention tout aussi important que le frumentaire. Les deux sont liés bien sur, l'abandon des vieillards au sommet du mont sacré est une façn de signifier le remplacement des générations, le cycle de la vie. Une femme ne doit ainsi jamais voir "le souriceau", c'est à dire son arrière petit fils, sans quoi elle ne pourra pas recevoir l'illumination au sommet de la montagne, et sera considéré comme une bouche en trop, une femme qui a trop tiré sur la corde de la vie et ne veux plus la quitter.
  Le bouddhisme est sous jacent dans ce texte. Un bouddhisme primitif et populaire, bien loin des belles théories, une religion faite de croyances populaire, basé sur le culte d'esprits comme Amida (voir l'ouvrage de P. de Lubac). Bien souvent l'auteur parle de relations, de causes ; qui sont en fait les actes de toute une vie (voires antérieurs) qui ressurgissent dans son accomplissement, les erreurs que l'on paye, ou les efforts récompensés. Il s'agit en fait du karma. La chanson scandée par la belle fille de O-rin est aussi clairement apparenté aux croyances bouddhiques:

Six racines ô six racines six racines
Accompagner semble facile et ne l'est point
Sur les épaules c'est lourd le fardeau est pénible
Purifions les six racines les six racines
.

Ces six racines sont les six sens (oeil, oreille, nez, langue corps et esprit) dont il faut se méfier. Il faut se libérer des illusions qu'ils créent, et cela est dur. L'affect est puissant et abandonner un membre de sa famille sur une montagne n'est pas aisé, c'est une lourde responsabilité, il faut pour cela être convaincut du bien fondé de ses actes et s'y être préparé longtemps à l'avance. On rejoins ici la notion de "relation". L'opposition est clairement établie entre O-rin / Tappei (son fils) et Mata-yan / son fils lors du rite de Narayama. Le même jour les deux fils emmennent leur deux géniteurs à la mort. O-rin veut y aller et a tout préparer, accomplit le rituel la veille, offert du saké à tous ceux qui sont déjà aller à la montagne, elle grimpe en silence les cols, franchit les vallées et évite les squelettes sur le mont sacré, puis se met à prier le bouddha Amida. Mata-yan est trainé par son fils jusqu'à la plus proche vallée, d'ou il le jette. Alors que Mata-yan refuse son sort, s'aggripe à son fils et finis par tomber dans un abîme de noirceur dont on ne voit aps le fond, O-rin prie sur une hauteur enneigée. Son fils, bien que chagriné, bien que difficile à faire déguerpir l'a laissé la haut comme elle le lui avait demandé, au milieu des corbeaux. Lorsqu'il arrive en bas, les enfants savent déjà ce qui vient de se passer, et sont heureux pour leur "bonne maman", heureuse sous la neige, symbole de chance, de bon karma.



  Narayama est rédigé dans un langage clair, simple, pur, sobre, doux et calme, sans figure de style mais avec une musicalité et un rythme qui tiennent du magique. Plus qu'une nouvelle il s'agit d'un chant, d'une grande symphonie naturelle, tragique, cruelle et dure, mais par dessus tout humaine et belle. Une petite merveille qu'on lit d'une traite, en une heure ou deux.




Carcharoth.


Publié dans Japon

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