Les musicien de Gion, la petite musique de l'aliènation par Mizoguchi.

Publié le par Nostalgic-du-cool

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 cinema japonais

 

Les musiciens de Gion (Gion bayashi), Kenji Mizoguchi, Japon, 1953.



  En lien direct avec l'article précédent (Les soeurs de Gion), les musiciens de Gion explore à nouveau l'univers des geishas quoique laisse entendre le titre. En fait, à travers le terme musiciens ce sont sans doute ces femmes, aux talents multiples qui sont désignées. Loin d'être seulement des prostituées de luxe, les Geisha étaient des femmes d'accompagnements, des call-girl qui savaient aussi danser, chanter, jouer du biwa (luth) et servir leur hôte selon le rituel très précis imposé. L'acte sexuel ne venant qu'après, et pas obligatoirement. Bref je continue cette petite incursion dans la gigantesque filmographie de Mizoguchi avec ce film tournée plus de 15 ans et une guerre après Les soeurs de Gion. Le film se situe d'ailleurs lui aussi après la guerre, et de nombreuses fois la jeune apprentie est appellée "fille de l'après guerre". Nous allons voir que sous la caméra de Mizoguchi, cela ne fait pas de différence dans son exploitation et son asservissement.


  Eiko vient de perdre sa mère. Son père ne voulant pas s'occuper d'elle, c'est son oncle qui l'héberge. Pour prix de son hospitalité, il lui demande son corps de jeune fille de 16 ans. Refusant, elle fuit chez une amis de sa mère, Geisha au quartier de Gion, bien décidé à suivre la voie maternelle et à devenir elle aussi dame de compagnie. Sa détermination convainc Miyoharu, qui l'inscrit dans une école ou les jeune sfilles apprennent tout de l'art des geishas. En un an seulement, la voila prête à être introduite, connaissant tout de la théorie du métier. Pour sa cérémonie d'introduction dans le monde des geishas, Miyoharu s'endette auprès de la mère maquerelle qui compte retirer un lourd bénéfice de la beauté de la jeune Eiko, renommée *** pour l'occasion. Elle rencontre lors de le soirée Mr Kusada et Mr Kanzaki, un industriel richissime et un haut fonctionnaire du ministre de l'industrie. Le premier, utilisant Miyahoru comme marchandise va essayer de convaincre l'attaché au ministre de signer un juteux contrat pour son entreprise. Aimant les jeunes filles, il s'intéresse aussi à Eiko à qui il propose de devenir son patron, révélant au passage que c'est lui qui a fournit la somme nécessaire à sa cérémonie d'introduction. Mais les deux femmes ne souhaitent pas être traités de la sorte, et n'entendent pas se laisser réduire à l'étant de monnaie d'échange...



  Le "festival de musique de Gion", selon son titre anglais, est un remake infidèle de Sisters of Gion, comme je l'ai déjà dit. Mizoguchi était alors reconnu comme un grand cinéaaste, et certains de ses films étaient recompensés en Europe et diffusé dans les élites. La production de la DAIEI, remarquant que les films historiques marchaient bien à l'étranger, demanda au cinéaste d'axer ses réalisations dans deux veines, l'une pour le marché intérieur, l'autre pour l'export qui servirait de vitrine et d'ambassadeur au cinéma japonais à l'étranger. La première était les films sur le milieu de la prostitution -genre qui marchait très bien à l'époque- appelés pan-pan mono, la seconde des films historiques. Ce film se rattache donc au premier genre, que Mizoguchi développait déjà bien avant la guerre, et sera suivit par l'intendant Sansho, film clairement historique qui sera acclamé à Venise.
  Si c'était la relation entre deux soeurs geisha qui était étudiée dans Souers de Gion, c'est plutôt un duo mère-fille ici. Toutes deux sont en effet presque orpheline, puisque le père de la jeune fille ne la reconnait plus et ne fait appel à sa générosité que lorsqu'il est au bord de la faillite, que son oncle veut la violer et que sa mère est morte. Deux femmes seules, dans le quartier des plaisirs, ou l'argent décide de tout. l'argent et la mère maquerelle, si puissante qu'aucun client n'ose s'opposer à elle, et encore moins les geishas. Cette dernière parvient en effet à asphyxier les deux femmes lorsque celles ci refuse de se livrer aux griffes de Kusada en les privant de tous leurs clients.
  j'ai lu ici et la, dans les quelques avis qui sont disponibles sur le web, que les deux femmes appartenaient à deux générations différentes et se comportaient par conséquent de deux façons différentes face à la condition de geisha. Je ne suis pas d'accord avec cette vision des choses. Si en effet la plus jeune (Eiko) se défend face à la tentative de viol d'un de ses clients (ce qui au passage était illégal autrefois, mais est entrée dans la constitution de l'ére Showa (1947) comme l'un des droits fondamentaux) et se révolte face au "coté sombre de sa profession" (comme le nomme elle même Miyoharu), elles finissent toutes les deux par se retrouver dans l'acceptation désespérée de cette condition, l'acceptation obligé, vitale. c'est en quelque sorte à présent le moins pire qui puisse leur arriver, et elle sont décidés dans leur désespoir à s'entraider et à se soutenir autant qu'elles le peuvent. Je sais que je viens de révéler la fin, mais croyez moi, ça n'a pas grande importance.
 
  Ce film est une tragédie moderne. dès le début, on sait que l'idéalisme presque naïf d'Eiko va être brisé violemment, qu'elle va avoir à affronter des hommes âgés, libidineux et violent. Dès la fin de son apprentissage, le doute s'installe chez elle. Une de ses amies, par ailleurs fille de la mère maquerelle est dès ses 17 ans confiée à un homme de 62 ans, qui devient son patron. Autrement dit, son maitre, son mari, mais juste quand il en a envie. Eiko ne sait pas encore ce qu'est un patron, mais déjà cela lui semble étrange. Elle est aussi la seule, après la proclamation de la constitution à saisir le sens que cela à pour son métier. Elle questionne ainsi naïvement sa professeur sur l'acte amoureux non désirée par une geisha. Celui-ci est à présent illégal, mais la femme refuse de continuer la conversation avec Eiko, connaissant bien la réalité des choses.
Le destin de la geisha semble inéluctable. Dans une société ou règne l'argent roi, les femmes de son genre encore plus que les autres y sont soumises. Elles servent à assouvir les instincts des hommes, leurs fantasmes, elles servent à acheter des contrats, elle montre un certain statut social lorsqu'on peut en être le patron, autrement dit se réserver l'exclusivité sur le corps de la geisha. Alors que dans l'école on les présentaient comme "la vitrine du Japon" auprès des étrangers, le symbole de la beauté de l'archipel, elles ne sont que des corps en vente, des marchandises sans libre arbitre véritable. L'homme, même si la geisha lui résiste, sait que s'il a de l'argent, elle finira par plier et se soumettre, bon gré mal gré, et sera obligée de sourire et de lui servir le thé et le saké poliment.

  Ainsi, si la loi a changé, si la théorie et la guerre font souffler un vent nouveau sur le Japon, la réalité de ces femmes et toujours aussi dure. On pourrait croire qu'après tout ce sont elle qui l'ont choisit, et qu'elles n'ont pas lieu de se rebeller contre ceux qui paye, et ont donc le droit. mais Mizoguchi montre bien  l'aide d'Eiko ce qui pousse les femmes à se réfugier dans ce métier. Il leur permet de survivre, de fuir une situation encore pire. c'est un choix, mais contraint ; tout comme Miyoharu choisit de coucher avec Kanzaki pour éviter que ce soit Eiko qui soit forcée de le faire avec Kusuda. Elle préfère se sacrifier, elle, déjà âgée et perdue, plutôt que de corrompre la jeune femme. Suite à cet épisode, Eiko tente bien de se rebeller, ce qui a pu faire dire à certain qu'elle était différente de sa mère adoptive. Mais sa rébellion ne peut durer. Miyoharu est bien d'accord avec elle, mais appréhende aussi beaucoup mieux la réalité, et la met face à ses choix: peut elle aller vivre avec son père, malade, ruiné et qui ne s'occupe pas d'elle ? Ou avec son oncle, qui ne pense qu'à la mettre dans son lit ? Nulle voie pour s'échapper de son destin. femme moderne ou femme de l'avant guerre, l'oppression est la même, les hommes et l'argent ont le pouvoir.
  Tour de passe-passe anti-manichéen, Mizoguchi place en esclavagiste la femme maquerelle. La femme est un homme pour la femme, si Miyoharu et Eiko sont solidaire et soudée, ce n'est pas le cas des geishas entre elles, qui après tout sont concurrentes sur un marché. Marchandises elles étaient dans un régime traditionnel, marchandises elles restent dans le capitalisme grandissant et croissant du Japon. les industriels et leurs magouilles ont remplacés les seigneurs et leurs luttes de pouvoir.

  Mizoguchi signe un mélodrame engagé (et la je vais citer une phrase qui résume parfaitement ce que je voulais dire) "il évite la manichéisme schématique, refuse les happy end et peint les êtres avec lucidité et dureté, ne leur laissant aucun autre choix que la déchéance et la mort. Il retrouve ainsi la grandeur des tragédies grecques, la noirceurs des romans de l'école naturalistes tout en tendant un miroir révélateur au public populaire." (Noël Simsolo, Kenji Mizoguchi, collection grands cinéastes, les Cahiers du cinéma/le Monde, N°16). Natu filmraliste oui, il fait penser à Nana de Zola avec ce film. Et quand on sait qu'il avait adapté Boule de Suif, il n'est pas impossible que le grand auteur des Rougons l'ait inspiré, indirectement.

  La mise en scène est encore assez classique, même si les plans séquences se font plus nombreux, les ellipses et les fondus enchainés sont toujours des procédés très utilisés pour éviter d'avoir à montrer certaine choses, pour accroitre la tension du récit. On retrouve encore cette même impression que dans son film de 1936, d'une grande beauté soulignant avec force la cruauté de la vie de ces deux femmes ; d'une grande intensité esthétique accroissant la dureté de leur destin et la noirceur de leur existence. Leur condition ne peut qu'émouvoir, Mizoguchi a atteint un niveau de réalisation exceptionnel, il nous emmène avec sa caméra dans une plongée émouvante dans un monde qui est loin de n'être que beauté, luxe et art. le triptyque argent, misère et aliénation serait plus adapté.

  Les actrices sont superbes bien sur et en plus de cela possède un jeu excellent, surtout Miyoharu (Michiyo Kogure) qui joua aussi pour Kurosawa, Uchida, Shindo.... Bref ce film est une grande réussite, sombre et sans grand espoir pour ses pauvres femmes, il fait réagir et a surement participé en son temps à l'émancipation de ces prisonnières du quartier des plaisirs. S'il y a fête au moment du film dans leur quartier, c'est bien la leur, mais pas au bon sens du terme, et s'il est "des plaisirs", ce n'est pas du leur.




Le fiche Imdb des Musiciens de Gion.

Carcharoth.


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