Lust Caution

Publié le par Nostalgic-du-cool

Lust – Caution, Ang Lee, 2007, Taïwan.

 

Lion d’or à la Mostra de Venise.



Affiche américaine. Focus Features Affiche chinoise.

 Deuxième récompense lacustre pour le réalisateur taïwanais après son « secret de Brokeback mountain », Lust – Caution signe le retour d’Ang Lee en Asie. Coté continuité, le travail sur les sentiments, les relations entre individus, l’amour, la recherche d’une individualité.

 

 Mais revenons d’abord sur l’histoire de ce long (2h40) film sentimental sur fond historique :  

 

1937. Wong Chia-Chi est une jeune étudiante de 18 ans. Elle se lance avec une amie dans le théatre, à moitié par amour du jeu, à moitié pour séduire le jeune homme qui les a invité à l’audition. Très vite, elle se rapproche de lui et de son groupe de résistants patriotes, affiliés spirituellement au Guomindang. Lassé de ne faire que jouer des pièces patriotiques pour aider leur pays, les jeunes gens, exaltés, décident de passer à l’action et de tuer un fonctionnaire chinois collaborant avec l’occupant japonais. Il s’agit de M. Yee, un séduisant quarantenaire encore un peu naïf, certain de servir son pays en aidant les japonais. Wong Chia-Ci est désignée pour infiltrer la maison et en faire sortir le très protégé fonctionnaire, afin que ses amis puissent l’abattre tranquillement. Elle le séduit donc, mais au moment ou tout peut se terminer, celui-ci est nommé à un autre poste et doit partir. Le QG du groupe est de plus découvert à ce moment la par un petit fonctionnaire, dont les patriotes s’étaient servis pour infiltrer le milieux gouvernemental. Forcés de le tuer, le groupe se sépare devant cette violence, à laquelle aucun n’était préparé.

 Quelques années plus tard (1940 ?), Wong Chia-Chi est retrouvée par Kuang, le jeune et charismatique leader du groupe de patriotes, qui s’est cette fois ci engagé dans la faction « renseignement » du parti de Chang Kai-Chek (le Guomindang) et souhaite à nouveau assassiner M. Yee, entre temps promu ministre. L’organisation du piège est cette fois mise en place par une huile du service, qui se fait appeler « Vieux Wu », mais utilise la même équipe de jeunes gens, toujours aussi déterminés. Wong Chia-Chi approche donc à nouveau la famille de Yee, le cercle de femme qui se réunit souvent chez lui, et cette fois ci, le mari volage passe à l’action plus prestement. De purement sexuelle, leur relation devient petit à petit plus passionnée et sentimentale, au point qu’il souhaite lui offrir une magnifique bague à diamant pour sceller leur amour. C’est lors de leur visite chez le joaillier que l’attentat doit avoir lieu. Mais sur qui le piège s’est il vraiment refermer ? le cœur de l’une, la vie de l’autre ?


Tony Leung Chiu Wai et Tang Wei. Focus Features


 Comme vous pouvez le remarquer, le résumé, ainsi que le script (téléchargeable gratuitement sur le site officiel du film) est assez court. Sachant que le film est assez long, vous pouvez deviner que les scènes sont assez longues, qu’il n’y a pas une masse d’action, et que la part belle est faite à de beaux cadrages, à des scènes travaillées, à une mise en scène parfaite et à des mises en situations explicites. Plus explicites que les dialogues parfois.

 Commençons par l’aspect du film, qui va de pair avec le contexte historique. Certains ici savent que j’aime bien, lorsque je le juge nécessaire, rajouter un petit paragraphe purement historique afin de mieux situer le film. Ici, tant le long métrage ne fait que survoler l’histoire, je n’en ressens pas le besoin. Il faut juste que vous sachiez que le Japon, frappé par un chômage massif (40%) avait placé des troupes au Nord de pékin, et cherchait à empêcher l’unification de la Chine, alors en pleine guerre civile entre Communistes, Guomindang (pourtant alliés d’hier face au troisième adversaire) et réactionnaires (partisans de l’empire, mandchous, etc…). Suite à un banal accrochage, les troupes se mettent en route et envahissent la capitale, puis suivent les voies ferrées installées quelques décennies plus tôt lors de la première modernisation du pays pour envahir le reste de la Chine. Il ne s’engagent pas trop à l’intérieur des terres, dominées par l’armée rouge, mais envahissent très rapidement (et ce malgré la résistance des centaines de milliers de soldats chinois) le littoral, Nankin, Hong-kong, Shangaï. Un célèbre massacre a lieu dans la première ville citée (Nankin : 20 000 viols, 150 000 morts dont 40 000 civils en 7 jours), ce qui ne fait qu’exacerber les passions et les haines. Enfin, l’inflation devient galopante entre 1938 et 1940 (alors qu’elle avait aidé le pays à ne pas trop subir la crise des années 30), les citadins ont du mal à se nourrir et doivent exercer plusieurs métiers pour survivre.



Joan Chen. Focus Features

 

 Voila pour un bref rappel. Pour ceux que le cinéma ou la BD intéressent plus, je citerais tout d’abord Tintin, et ses fameuses aventures au Lotus bleu, puis Jet Li, incarnant un Wong Fei Hung confronté à la modernité et aux premiers membres des partis progressistes (dans la secte du lotus blanc, de Tsui Hark), ainsi que la trilogie culte de Kobayashi « La condition humaine » pour une vision nippone, ou encore « La fureur de vaincre » avec Bruce Lee.




 Je disais donc que les rappels purement historiques n’étaient pas de rigueur. Et ce car ces aspects ne sont qu’effleurés dans le film, ne servent que de toile de fond même s’ils sont en même temps la raison d’être de l’histoire en Yee et Wong Chia-Chi. Ce qui compte ici c’est l’ambiance que donnent au film les décors d’époque, les costumes, l’exaltation patriotique de la jeunesse estudiantine, le parfum de révolution qui souffle sur tout le film, le vent de changement qui le balaie, l’orage belliqueux qui gronde toujours en fond lors des ébats des protagonistes. On l’aura compris, ce film est avant tout une œuvre esthétique. Parlons donc un peu des décors. Fidèle au roman d’Eileen Chang et au Shangaï de l’époque, Ang Lee à fait reconstruire des allées entières de la ville « façon 1940 », a recherché la mode exacte de l’époque, à fait modifier l’inclinaison des toits malaisiens (une partie du tournage a eu lieu la bas) par ordinateur afin de leur donner un aspect plus Honk-hongais, etc…

 L’attention portée à tous ces aspects visuels, aux vêtements, notamment les robes des femmes (car comme elles le rappellent, le shopping et le mah-jong sont leurs seules occupations !) ne sont pas sans rappeler In the mood for love ou 2046, les chefs d’œuvre de Wong Kar-Wai. Sans oublier la présence de Tony Leung, l’acteur fétiche du réalisateur cité.

Rappellant WKW, il y a aussi la musique (signé ici Alexandre Desplat), lancinante, enivrante, composées avec cordes et percussions douces sur un rythme assez lent et hypnotisant. Il y a aussi et enfin la mise en scène, la manière de filmer : longs plans, cadres léchés, photo ultra soignée, décors parfait…

 

 Mais Ang Lee a sa patte propre, et n’a pas plagié son compatriote (si on leur fait l’injure de rassembler Taïwan et Hong-Kong dans la même entité…) sur toute la ligne. Il se démarque de ses ambiances surannées et voluptueuses par des scènes de violences qui heurtent encore plus après de si doux moment, par des scènes de sexe assez explicites et longues (« fondu-enchainé ? » demanderait un héros bien connu de Woody Allen (la Rose pourpre du caire) Ang Lee ne connaît pas ici), parfois violentes (enfin dans ce que l’amour passionnel peut avoir de violent, dans ce que l’amour haine peut entraîner). Celles-ci ont d’ailleurs values au film une interdiction en salle aux moins de 17 ans dans de nombreux pays rigoristes, comme les USA, ou j’ai bien l’impression qu’après son très gai « Brokeback », A. Lee ne va pas se faire que des amis dans les milieux protestants intégristes…

 Bref ces scènes ne m’ont pas du tout gênées, elles sont crue, presque réelles pourraient ont croire, mais nécessaire au film, et très bien tournées, sans voyeurisme (ça ne vire pas au porno quoi…), très naturelles. Par le nombre de positions du kama-sutra utilisées, ce film pourra aussi servir d’aphrodisiaque aux couples en manque d’inventivité, et puis ça nous change des éternels accouplements cinématographiques toujours stéréotypés à mourir.

 Le rythme est donc assez lent (moins que 2046 tout de même), malgré les rebondissements, mais ce n’est en aucun cas un handicap puisque la réalisation compense le manque d’action, et que ce qui aurait pu être du remplissage (dans le genre intellectualo-je-montre-que-je-connais-plein-d’effets-super-qui-servent-à-rien) est en fait un pu moment de plaisir, grâce à la petite touche indéfinissable qu’insuffle les plans, les couleurs, les volutes de fumée, les sourires et les discussions plates et mondaines de ces dames…

 

 Sur le fond, j’ai vu de nombreuse fois ce film rapproché de « Black Book » (P. Voerhoven). Si le thème reste le même (l’amour au temps de la guerre avec l’occupant et ce à des fins patriotiques) le traitement est lui bien différent. Dans « Lust Caution », c’est toute une ville qui est décrite, une ville pleine de contraste, à la fois moderne et traditionnelle, relativement épargnée mais en guerre, chinoise et occidentale (à cause des concessions), ville d’amour et de mort…

 Le jeu érotique, le piège amoureux que tend Wong Chia-Chi à Yee est très bien décrit par la jeune fille pendant le film. Si elle veut réussir, elle doit le laisser pénétrer non pas dans son corps, mais aussi dos son cœur. Ce qu’elle fait, se sacrifiant par la même à lui et à la cause (pourtant antinomiques), préférant ne pas savoir lequel des deux partis va l’emporter… Les scènes érotiques sont ainsi une lutte sans merci entre ces deux sentiments. Si elles permettent à Yee de se sentir exister, elles détruisent au contraire la jeune femme, torturée entre sa haine amoureuse et sa mission, sans compter que la mission est dirigée par Kuang, son amour avorté… (Il faut en effet ici aussi saisir le sens de passion dans son acception de « souffrance », et pas seulement dans celle d’adoration affective).

 Si le vent du changement souffle dans le film de Ang Lee, il traverse aussi le paysage cinématographique chinois, qui commence à sortir un peu des pattes de la censure officielle. On y voit en effet des scènes érotiques, des chinois tuer des chinois (les films parlant de cette partie de l’histoire insistaient bien sûr sur la résistance face aux japonais, pour favoriser la « cohésion nationale ») et surtout un drapeau du partit de Chiang Kai Sheck, le Guomindang, ennemi juré du PCC, qui l’a forcé à s’exilé à… Taiwan, la patrie d’Ang Lee ! Le tournage s’est pourtant passé en partie en Chine, avec l’accord des autorités, et est sorti en salle comme partout ailleurs…

 

Une dernière chose, avant de lâcher le clavier : le titre traduit ne reflète pas tous les sens présent dans les idéogrammes chinois. Si les deux sentiments, Envie et Prudence sont les principaux, il y en avait dans les caractères chinois bien plus, qui donne au film une profondeur encore accrue (voir l’article de Télérama je crois pour plus de détail).

 

 Voila. Histoire, passion et sexe s’entremêlent, à la manière « d’Une jeunesse chinoise », avec sensualité et violence dans ce film très réussit d’Ang Lee, qui montre s’il le fallait qu’il est un bon réalisateur, et que ses deux Lions sont entièrement mérités.




Carcharoth.



Publié dans Chine et HK

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Carcharoth 06/03/2008 13:54

Je sais pas si laisser un lien vers un site porno est autorisé par allociné... Alors censure ou pas ? c'est que je voudrais pas me retrouver en taule ou avec une belle amende pour détournement de la jeunesse ou corruption d'esprit naïf... Je veux bien que la postérité ait aimé Socrate pour cela, mais je ne pense pas avoir encore atteint son niveau, donc je vais me laisser le temps...
Ceci dit le commentaire est sympa alors.....

MINEURS, NE CLIQUEZ PAS SUR LE LIEN ahhaha (j'adore jouer les pères la pudeur, je vais me reconvertir en puritain évangéliste de l'alabama, me laisser pousser la barbe et les frisotis !)

salope 06/03/2008 13:27

En effet, tres bel article ! Bravo !

Nasty 04/03/2008 15:30

Bravo, très bel article sur ce film!!Je tiens à vous féliciter pour cet article magnifique que vous avez écrit sur ce film, après avoir lu cela, je viens de le faire il y a deux miniutes le mien me paraît dérisoire, je n'ai vu le film qu'hier et j'ai encore bcp de mal à en sortir. Pouvez vous à l'occasion me dire ce que vous pensez de mon article sur ce film que j'ai publié sur mon blog?

Mon Blog est né il y a 4 jours dc y figurent nombres d'imperfections!

Bonne continuation et merci à vous pour ce site très complet!