Ley Lines, un bon rail signé Miike...

Publié le par Nostalgic-du-cool

Ley Lines, Takashi Miike, 1999.

Sho Aikawa, Michisuke Kashiwaya, Kazuki Kitamura, Dan Li, Ren Osugi, Tomorowo Taguchi, Naoto Takenaka (par ordre alphabétique)

   

     

  

        

Nous y voila enfin, cher(s ?) lecteur(s ?) ! La fin de la première trilogie Miikienne ! Le sommet est en vu, plus que cet article et voila déjà le bout du tunnel. Le bout, non, car ensuite il y a les trois Dead or Alive, plus la cinquantaine de films non encore critiqués ici. Ehéhé, tu croyais t’en sortir comme ça, que nenni ! Ici on pousse le vice jusqu’à sa limite, voire au-delà… Miike on ne le présente plus, on le connaît pour ses films trash et gore, pour sa provoc’ omniprésente et sa touche (bien épaisse le touche hein !) délirante. Si vous ne voyez que ça, c’est encore incomplet ! Ley Lines à l’appui, je vous le prouve.

Mais tout d’abord, un petit développement du titre, qui est en lien direct avec la trilogie susdite (Black society / triad society). L’expression ley lines vient d’un livre anglais du début du siècle, écrit par Alferd Watkins qui montrait que les anciens monuments (menhirs, lieux de cultes, dolmens...) formaient entre eux des lignes qui pouvaient être des voies d’échange. Sa théorie et cette expression on été reprises par les tenants du new age qui y voit des lignes d’énergie spirituelle.

   

La fameuse ligne entre les monuments anglais

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Comme titre de la dernière partie de cet ensemble de trois films il indique vraisemblablement la continuité et les liens forts entre les œuvres, le fait que ce ne sont que trois chapitre d’un seul et même long métrage. A l’intérieur même du film (de l’œuvre de Miike à plus grande échelle) il résonne avec les premières phrases (« Les rails nous emmènent jusqu’au bout du monde ») et la récurrence des rails, du train, ligne de force dans la vie des trois jeunes…

 

Bien, après ce début quelque peu ésotérique et démesurément interprétateur, venons en à un résumé de style un peu plus habituel.

  

   

Ley Lines conte, décrit même (nous verrons plus tard pourquoi) l’exil de trois jeunes hommes (deux frères et un ami d’enfance) de leur campagne vers Tokyo. Enfants à problème, adolescents rebelles, ils arrivent adulte ou presque dans cette immense ville et ne tarde pas à gagner le quartier de Shinjuku, lieu de tous les trafics, place tournante du crime organisé de la capitale nipponne. La bas, ils s’engage dans un petit trafic de Toluène*, drogue non conventionnelle dont le fournisseur rêve d’abreuver (ou plutôt d’enivrer) le monde. Ils croisent en chemin des individus hétéroclites, dont un ghanéen et une prostituée pour le moins roublarde (c’est elle qui les « baptise » à leur arrivée en ville en les détroussant comme de vulgaires pigeons). L’enivrant trafic est vite gênant pour les autres yakuzas, et il doit stopper. Les trois hommes pense alors à fuir, à émigrer, à quitter cette société qui les rejette, les bat, les empêche de s’épanouir. La seule solution pour payer le voyage au Brésil (et oui c’est au pays de la samba qu’ils rêvent d’aller, sans pour autant connaître le moins du monde ce pays ou le portugais !) leur parait être de rançonner leur ancien patron et de « court-circuiter » le réseau de la drogue et leur étrange ancien boss, plus occupé à se faire raconter des contes qu’à gérer son affaire… Ils achètent donc un pistolet, enfourchent leurs scooters et foncent vers le bar qui sert de repaire et de comptabilité aux trafiquants. Ils y arrivent tous les quatre (la prostituée s’est progressivement jointe à eux, en étant soigné par le plus jeune après une passe un peu inhabituelle, puis en soignant le grand frère, turbulent, tabassé pour avoir été trop curieux et ambitieux…), faisant hurler le moteur de leurs vespa (ou assimilés), défonçant les portes de l’établissement, tuants les récalcitrants et embarquent le butin. Tout semble parfait jusqu’à ce qu’au détour d’un tunnel, surgissent deux de leurs anciens camarades yakuzas (dont le ghanéen, qui avait aidé Ryuichi à trouver une arme, et avait anticipé leur coup) qui ne tardent pas à faire feu. L’affrontement tourne cours, le ghanéen est touché, l’ami d’enfance (Chang de son prénom) aussi et les deux camps s’enfuient chacun de leur coté, emportant chacun une part du butin (seulement quelques billet pour le survivant yakuza en fait.

       

Chang ou Tchang, toujours fourrés dans les mauvais coups !

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Mais il est tellement heureux et pressé qu’il laisse son compagnon sur le bitume.). Mais le boss est déjà sur leur trace, il ne tarde pas a retrouver le survivant yakuza et à lui faire avaler une bonne dose de Toluène (ce qui ne l’empêche pas d’ouvrir les yeux lorsque on le découvre ainsi, erreur liquide ou pitrerie de Miike ?) puis il s’attaque aux quatre voleurs, qui ne sont en fait plus que trois, puisque Chang est mort, demandant que sa mère touche sa part de butin. Les voila donc dans leur village, ils accomplissent la dernière volonté de leur ami pensant pouvoir regagner vite Tokyo afin de s’embarquer pour le Brésil. Mais le yakuza est encore la, percutant le pauvre Shun avec sa camionnette, puis le voila qui poursuit Ryuichi dans une descente folle à travers champs… Mais nous sommes chez Miike, et tout arrive à qui s’y laisse prendre : en rentrant dans une barque en tôle, il se tranche le cou avec le toit qui a traversé le pare brise…

Bras dessus, bras dessous, le jeune homme et la prostituée rentre à Tokyo, paye le pécheur qui doit les mener sur le cargo à destination du pays de la samba. Sur le ponton, un étrange pécheur les attend : c’est le boss Yakuza, qui leur sert cette sentence définitive : « du menu fretin…(il tient un petit poisson à la main) Le menu fretin est la pour mourir, c’est son sort »). Et voila que ses sbires sortent de leurs cachettes, armes au poing. Le jeune homme s’interpose entre le pistolet du chef yakuza et la fille, puis se baisse et découvre l’ex prostituée, qui a pris le flingue que Ryuichi avait dans son dos, et loge une balle dans le torse du boss qui s’écroule sur le ponton. Profitant de la confusion les deux fuyards sautent à l’eau, sous les balles. (Dont celles d’une énorme mitraillette qu’on croirait sorite d’un jeu vidéo ou des Terminators !)

On les retrouve ensuite sur une barque, au milieu de la mer, ramant dans une barque empli de leur sang, le corps troué et les vêtements rougis…

    

Que faire lorsque la société vous tourne le dos ?

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Tout d’abord quelques indications d’ordre plus général avant de passer au film à proprement parlé : Les trois jeunes hommes et la prostituée sont des déracinés, des exilés, et pas seulement parce qu’ils ont quitté leur province pour la capitale, mais à cause de leur origine : les trois hommes sont des fils de Zanryukoji (des enfants nés en Chine du temps de l’impérialisme nippon et rapatriés sur le sol national après la fin de la guerre), catégorie qui est fortement discriminée au Japon, ce dont on peut s’apercevoir au début du film, lors de la première scène ou l’on voit les enfants… Un phénomène semblable a eu lieu en France avec les pieds noir, à une moindre mesure peut être. Quant à la prostituée elle est chinoise. Voila pourquoi ils sont tous des exclus, et voila pourquoi ils vont directement a Tokyo rejoindre les Burakumin (Sorte de caste issu des « Eta » féodaux où sont « jetés » tous les métiers ou activités jugés dégradants et non noble, fortement discriminés par le passé, théoriquement plus depuis 1871, même si en réalité les mentalités ont peu évoluées depuis un siècle et demi.) qui représente environ 60% des yakuzas (et 4% des japonais au maximum). Ces immigrés (les trois jeunes hommes) de seconde génération, en fait des émigrés revenus chez eux par la force des choses sont presque exclus (ou alors privés d’avancement) des fonctions publiques, administratives et de biens d’autres métiers. De façon non légale bien sur, l’égalité entre les citoyens étant reconnu par la loi, mais la réalité japonaise est bien différente.

Après ce rappel sociétal, venons en au film lui-même : Encore une fois dans cette trilogie, c’est d’Exil que l’on parle. Après le flic chinois mal dans sa peau, le yakuza banni, voici les émigrés rejetés qui virent (tentent de ?) bandits. C’est d’ailleurs la le thème central de cette série de film, auquel Miike est très attaché, étant lui-même issu d’une famille de rapatriés Coréens (Japonais vivant en Corée avant la défaite de Japon en 1945) et faisant parti de cette « société de l’ombre » en tant qu’artiste (cela est considéré comme anormal) et ami de yakuza. En suivant ce raisonnement on peut se demander si, comme le dise certains à propos de cinéastes, Miike réalise toujours le même film (en variant les lieux, les personnages…) ou s’il se répète dans ses sujets par manque d’inspiration. Je pencherais pour une troisième voie s’il m’était demandé de choisir. La seconde solution étant d’emblée à éliminer, et la première trop réductrice à mon goût pour un stakhanoviste éclectique comme lui. Il s’agirait plutôt d’une variation sur un thème potentiellement infini, ou il aborderait à chaque fois le thème, le fil rouge sous un angle différent, en changeant d’intrigue ou de milieu. Cette fois ci c’est l’intolérance de la société japonaise… Mais comme le rappelle très bien l’auteur de l’article de Sancho, le réalisateur ne fait pas œuvre de pamphlétaire ou de démagogue, il ne stigmatise pas vraiment, il choisit de montrer des individus en les laissant évoluer librement et en leur laissant leur entière responsabilité quant à ce qu’il deviennent. Si Ryuichi et consort deviennent délinquant et finissent par en mourir, ce n’est pas exclusivement la faute de la société, mais en grande partie la leur.

Comme je l’ai déjà dit plus haut, ce thème du déracinement tient beaucoup à Miike, dont le grand père a été rapatrié On le voit ici développé une troisième fois dans un microcosme yakuza des plus insolites : j’ai déjà parlé du ghanéen, du boss chinois qui passe son temps à se faire raconter des contes, n’ayant pas eu d’enfance ; on peut aussi signaler un mac à la mode rasta, pour le moins étonnant au Japon et pas mal d’autres encore… Univers délirant, mi-onirique mi-réel ou alternent les scènes de nuits et de jour sans qu’on voit bien la différence, l’obscurité régnant en permanence dans ce quartier sinueux, de petites ruelles et de gargottes. Au milieu de cet étrange monde, les trois jeunes hommes ont un rêve : partir au Brésil, et chacune de leur étape n’est sans doute qu’un point de leur « ley lines », tout comme les trois films ne sont qu’un parcours cohérent entre les différents microcosmes mis en scène par le réalisateur. Bien que le film ne semble suivre aucune logique, uniquement régit par l’absurde ou le hasard (pourquoi le Brésil par exemple…) il en revendique une par ce titre, peut être trop obscure, irrationnelle pour des esprits comme les notre…

Tombé de joie...

S’il ne nous est pas donné de saisir le sens profond du film (s’il y en a un !) ni sa logique, nous pouvons toujours nous raccrocher à celle des trois héros, créés par Miike puis lâchés dans la nature par ses soins et sous l’œil attentif de sa caméra, un peu comme un entomologiste filmerait le comportement de ses insectes favoris pour en analyser le comportement. Comme il le dit lui-même dans une interview, il ne veut pas conduire ses personnages, il les crée puis les laisse évoluer, avec leur part de mystère et d’incompréhensible, puisque chaque homme à sa personnalité propre, son jardin secret. Il œuvre ainsi en ennemi farouche de la simplification de l’humain, de sa déshumanisation en fait qu’il retrouve dans de trop nombreux films ou les individus sont stéréotypés et ne doivent pas sortir des sentiers ou le spectateur l’attend. Il (Miike) déconstruit, déstructure donc les moules et les habitudes cinématographiques pour que ses personnages aillent libres…

    

Bon jusqu'à présent on a beaucoup parlé de tout et de rien, de chose pas bien intéressante mais enfin, on arrive au film : J’ai dit « décrit » au début, en vous laissant dans l’expectative la plus total, un état que l’imagine comme à la limite du catatonique : voila de quoi vous libérez : décrit car il filme le tout comme un documentaire, caméra à l’épaule, on suit les personnages, on trépigne avec eux, etc… Et puis cette dissection du milieu Yakuzas ressemble plus à une dissertation (un peu débridé, certes) qu’à un yakuza-eiga, genre qui de toutes façon aimait à s’attacher aux parias et aux « anormaux ». (Voir le cimetière de la morale).

La photo du film est très sombre comme déjà dit, toujours dans ces teintes vertes, rouges, pastels par moment, dans ces tons qui permettent immédiatement de reconnaître un film de cette trilogie, et que l’on retrouvera un peu dans Bird People of China ou Dead or Alive 2. Les acteurs, que l’on commence à connaître (pour certains en tous cas, dont la présence dans les génériques est quasi certaine…) sont toujours aussi libre, aussi bon aussi, si l’on aime ce style un peu amateur, très proche de la réalité. Les décors, ceux du quartier de Shinjuku même, sont donc parfait, en tous cas réel et on ne peut plus proche de l’ambiance requise pour le film. On découvre avec eux le Tokyo de la nuit, le Tokyo des bas quartiers, celui que l’on ne voit pas beaucoup dans les guides ou les sites touristiques. Quoique Shinjiku soit un quartier parait il très calme dans la journée. Remarquez la nuit aussi, même si ce n’est pas grâce à l’autorité de la police…

 

Shinjuku de nuit...

Tous ces éléments que j’ai pu développés, interprétés ou juste effleurés font de ce film une sorte de juste milieux entre les films les plus trash et gore du fou filmant et Bird People of china ou Dead or alive 2, ses plus calmes et contemplatif selon moi. Et si Cocteau avait raison (« Tout ce qui se classe empeste la mort »), ont peut sans nul doute dire que ce film sent bon la vie, hors catégorie qu’il est, ou plutôt même trans-catégoriel (pour être plus élogieux…).

Satirique sans être ultra violent, décalé sans choquer les bonnes mœurs (même volontairement censuré par Miike, qui floute à l’ancienne les parties génitales, un clin d’œil aux père-la-pudeur ?) il constitue un très bon point d’approche de la trilogie et par la même de tout l’univers mikkien, en droite LIGNE de ces films…

 

 

 

A noter : Koji Tsukamoto, le frère du réalisateur, tiens un petit rôle dans ce film.

Le scénariste du film s’appelle Ichiro Ryu, le protagoniste Ryuichi…

 

Animation aussi barré que le film...

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Un grand merci à Yasss qui m'a donné l'idée d'associer oeuvres d'arts et commentaire de film grâce à ses articles sur Dali... Il faut dire aussi que le peu d'image disponible sur ce film m'a forcé à meubler avec autre chose... Un exemple désespéré avec l'animation ci dessus.

Carcharoth

*Le toluène est un solvant issu du pétrole dont l'inhalation est dangereuse et nocive a long terme pour les connections synaptiques. Elle produit un effet planant proche de l'ébriété. Non testé par la chroniqueur qui est pourtant prêt a faire don de son corps pour la véracité des propos tenu dans cet article, des nouvelles bientot.



Publié dans Japon

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S
yopfaut l'avouer, c'est originale ce mélange oeurve artistique et de critique. Une bonne idée!
Sympa!

PS : zavez oublier le projet ou quoi les gars ? Un petit tour sur le forum histoire de savori ce que vous faites, merci d'avance!
PS 2 : décidement, j'aime beaucoup vous lire, direct dans mes liens d'ailleurs !
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C
Natürlich !Mais c'est tout naturel mon cher Yasss ! Il ne faut jamais hésiter à remercier, ça ne coute rien et ça fait toujours plaisir. Surtout que la c'est mérité, c'est grâce à toi que l'idée d'orner cet article avec des oeuvres d'art m'est venue. J'ai oublier d ele faire dans l'article mais je précise que cette oeuvre et de Magritte, je ne me rappelle ni son nom, ni son année de peinturluration ni son lieu d'exposition, mais je l'aime beaucoup alors bon....
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D
Cette animation rend fou
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Y
un grand merci à toi, c'est un honneur d'etre cité sur votre blog, et avec tant de classe ^^
j'ai adoré "Que faire lorsque la société vous tourne le dos ?", magnifique !!
Ce que j'ai lu du film est epatant et ton analyse est tres prenante
Cette une trilogie que je dois voir a tout prix...
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