Last Life in the Universe, le Lost in Translation thaïlandais

Publié le par Nostalgic-du-cool

                      Le cinéma thaïlandais est en train de se tailler une place de plus en plus grande dans l'impitoyable univers du cinéma. Ainsi il était impensable que notre blog qui se centre sur le cinéma asiatique laisse passer la Nouvelle Vague thaïlandaise. D'ailleurs lors du Festival de Deauville 2007 ce cinéma a été bien representé puisque c'est un film thaïlandais qui a obtenu le lotus du meilleur film pour Syndromes and a century de Apichatpong Weerasethakul. Carcharoth a ouvert le bal avec Tropical Malady de ce même réalisateur. J'ai pour ma part décidé d'évoquer un film du réalisateur Pen-Ek Ratanaruang qui appartient à la même génération que le précedent. Ils incarnent avec d'autres réalisateurs comme Wisit Sasanatieng (Citizen Dog)  le renouveau de ce cinéma. Chacun dans un style et avec des genres différents apporte un souffle de fraîcheur et ils ont réussi à s'exporter à l'étranger en particulier par le biais des Festivals.

  

  Photos de Pen-Ek Ratanaruang et affiche du film Last life in the universe

      Last life in the universe est le quatrième film de ce réalisateur que l'on a pu voir récemment à l'affiche de Vagues invisibles, son dernier film. Il est venu sur le tard dans le monde du cinéma, il a étudié l'art aux Etats Unis, puis revenu en Thaïlande il a débuté sa carrière en tant que réalisateur de publicité (comme Wisit Sasanatieng). Last life in the universe est certainement son plus grand succès et son film le plus abouti, le plus profond. Grâce aux succès critiques de ses précedents films il a rencontré de nombreux noms prestigieux du cinéma lors des différents festivals auxquels il participait. C'est ainsi qu'il a fait la connaissance des japonais Takashi Miike et Tadanobu Asano qui sont respectivement réalisateur et acteur. Il a aussi rencontré l'un des plus célèbres directeurs de la photographie mondiale à savoir Christopher Doyle qui a notamment collaboré avec Wong Kar Waï. De ces rencontres une collaboration va naitre, en effet  Tadanobu Asano, enthousiasmé par le scenario accepte le rôle principal. Christopher Doyle prend en charge la photo et le réalisateur confie à Miike un petit rôle. C'est donc un projet international, financé par plusieurs pays étrangers, qui va naitre de cette amitié entre trois nationalités.

                C'est un film sur la solitude, sur le sentiment d'incomplétude et de tristesse qui nous habite. C'est la rencontre de deux êtres que tout oppose, même la langue : elle est une prostituée thaïlandaise, il est un bibliothécaire japonais, ensemble ils vont apprendre à se connaitre et peut être à s'aimer. La réalisation, tout en contraste est excellente. Pen-Ek Ratanaruang fait preuve à la fois d'un sens de l'épure totalement maitrisé que soit au niveau des plans, ou des dialogues, mais aussi d'un certain sens du détail qui donne un film contemplatif qui laisse le temps aux événements, aux personnages de se révéler. Le film est un peu à la croisée entre les univers de Takeshi Kitano (peu de dialogues, peu d'émotions et un humour noir) et de Kim Ki Duk (contemplation et poésie). La photo est comme d'habitude avec Christopher Doyle magnifique, la lumière douce et feutrée donne tout son mystère à cette relation ambigüe. On a vraiment la sensation que réalisateur et directeur de la photographie étaient sur la même longueur d'onde ce qui a permis de parfaitement retransmettre l'atmosphère subtile et envoûtante du film. 

             Le scénario, écrit en partie par le réalisateur, est excellent, il a su allier simplicité et profondeur, tristesse et contemplation. Il y a presque une unité de lieu et de temps, en effet le film se déroule sur seulement trois jours et plus de la moitié est tourné dans le même lieu : une maison isolée dans la campagne thaïlandaise. La mise en scène toute en retenue nous plonge insidieusement dans une rêverie douce et triste, dans une sorte de spleen, un état mélancolique sans cause définie. On est enveloppé puis bercé par le rythme lent et délicieusement monotone du film, alors chaque geste, chaque petite joie simple que ce soit un mot gentil ou un sourire, prennent une signification différente bien plus forte, plus touchante. A cela il faut ajouter la superbe BO, aux mélodies douces et entêtantes. Finalement ce calme, cette lenteur nous permettent de ressentir avec une acuité décuplée les petites choses de la vie, notre sensibilité est à fleur de peau et on est ému, touché par tant de simplicité. En fait Last life in the universe est un film qui laisse du temps au temps, loin des dramatisations excessives et des rebondissements abracadabrantesques.

          La magie du film doit beaucoup aux deux acteurs principaux qui nous offrent une prestation extraordinnaire, on ressent une véritable alchimie entre les deux personnages, ils sont sincères et touchants. Tadanobu Asano qui interprète le rôle du japonais Kenji est bouleversant de justesse, il joue son personnage avec subtilité réussissant à le rendre à la fois très lisse et mystérieux, presque inpénétrable, il ne laisse pas transparaitre ses sentiments qui demeurent cachés derrière un masque de politesse. Malgré le fait que ce soit un rôle de petit employé, un peu "loser", timide et reservé (un peu comme son personnage dans le film Hakuchi, commenté sur le blog par Carcharoth ici) le charisme de Asano demeure palpable, il habite l'écran, d'ailleurs il a obtenu le prix du meilleur acteur au festival de Venise dans la sélection "à contre courant". L'actrice principale n'est pas en reste, Sinijtra Boonyasak est excellente dans la peau du personnage de Noï, une prostituée un peu paumée et rebelle. Elle donne une profondeur et une mélancolie insoupçonnée à son personnage, sa mine un peu boudeuse et triste est magnifiée par la photo et on ne se lasse pas de la contempler. C'est une star en Thaïlande mais c'est son premier film indépendant, elle a été à la hauteur des attentes du réalisateur.

            Au début du film on a deux personnages bien différents, à la vie bien cadrée, qui appartiennent à deux mondes différents qui ne sont pas censés se croiser. D'un côté il y a Kenji japonais immigré à Bangkok, il mène une vie solitaire, ponctuée par son travail et de multiples mais infructueuses tentatives de suicide ( là aussi comme dans Hakuchi). C'est un personnage peu émotif, très organisé, maniaque de la propreté. Il est très discret et poli, son unique centre d'interêt sont les livres. Puis débarque dans cette vie bien rangée et sans surprise le frère de Kenji un yakuza qui a un mode de vie totalement opposé, il semble aussi faire ressurgir un passé relativement sombre pour Kenji. Ce dernier se fait assassiner sous les yeux de Kenji, dans son propre appartement par un yakuza ( interpreté par le très bon Riki Takeuchi qui a joué dans la trilogie Dead or Alive de Takashi Miike) Kenji devant le danger est forcé de riposter et abat cet homme. Désormais avec deux cadavres dans sa maison il décide de fuir. Dans sa course il assiste à la mort de la soeur de Noï dans un accident de voiture. Tous les deux, egarés et deboussolés, vont alors se rencontrer, bien qu'ils ne se connaissent pas, qu'ils aient deux temperaments opposés, bien qu'ils ne parlent pas la même langue ils vont partager un moment de vie ensemble dans la maison isolée de Noï. C'est la rencontre du feu et de la glace, du ying et du yang, il est ordonnée et pudique elle est bordélique et extravertie, pourtant il va rapidement s'instaurer entre les deux une profonde complicité plus forte que la langue ou que leur personnalité. C'est une relation qui n'a pas besoin de mots, leurs simple présences s'autosuffisent un peu comme dans Locataires de Kim Ki Duk. En fait, c'est la cohabitation de deux êtres fragiles, au bord du gouffre qui vont vivre ensemble leur solitude et finalement vont finir par la transcender en un lien puissant. Par cette rencontre on a l'impression qu'ils se sauvent l'un l'autre du naufrage, de l'égarement.

 

       L'histoire du film comme celle du titre est parfaitement resumée par un livre pour enfant qui se retrouve par hasard entre les mains du personnage principal. Le nom du conte est le même que celui du film : Last life in the universe, c'est l'histoire du dernier lézard de l'univers, il se retrouve tout seul et tout triste, il se fait alors la reflexion qu'il vaut mieux être entouré d'ennemis que d'être seul et se demande à quoi cela sert donc la vie si l'on pas d'amis à qui parler. Cette histoire est une métaphore sur ce que les deux personnages ressentent , à une échelle différente, avec un ressenti différent ils se sentent un peu comme les derniers êtres de l'univers. Je trouve que cette petite histoire simple et touchante résume bien ce sentiment de vide, de profonde mélancolie qui habite les personnages.

         

              Enfin à titre d'anecdotes on peut évoquer la participation du dejanté réalisateur nippon Takashi Miike dans un rôle de yakuza. A la fois ridicule et minable son personnage de méchant raté aux accolytes stupides apporte une touche d'humour au film. Il s'est beaucoup investi dans ce petit rôle allant jusqu'à dessiner les costumes des yakuzas (voir photo ci dessus Takashi Miike est à chaque fois à gauche sur la photo). Le yakuza chauve est interpreté par Sato Sakichi, il a aussi joué le personnage de Charlie Brown dans Kill Bill. C'est le scénariste de divers films de Takashi Miike comme Ichi The Killer (film dont on peut apercevoir l'affiche dans le film, c'est un clin d'oeil du réalisateur à son ami et cela fait apparaitre Tadanobu Asano en face du personnage qu'il interprètait dans Ichi The Killer) ou de Gozu qu'il a écrit avec le réalisateur pendant le tournage de Last life in the universe. En fait le tournage réunit de nombreux personnages du clan  Miike en effet il y son scénariste et deux de ses anciens acteurs qui sont Tadanobu Asano et Riki Takeuchi. D'ailleurs, en parlant de yakuza, comme je l'évoquais plus haut le passé de Kenji est très flou et il n'est pas impensable de croire qu'il ait été yakuza. En effet, le tatouage qu'il a sur le dos (voir photo ci dessus) est typique des yakuzas, c'est un de leur signe distinctif, de plus il demeure très calme et posé face à la mort de son frère et du meurtrier. Donc personnellement je pense que Kenji est un yakuza repenti, cela expliquerait aussi pourquoi il est en Thaïlande : pour fuir son passé et d'éventuelles représailles.

             Bref Last life in the universe est un film assez indéfinissable, il est difficile de le classer dans une catégorie précise : si la trame est simple la multitude de détails peut orienter le film vers différentes interprétations. Mais une chose est certaine, c'est qu'il vaut le détour et que chacun pourra voir ce qu'il souhaite dans les errements mélancoliques et magnifiques de deux personnages atypiques.

                   Nostalgic Du Cool

                



Publié dans Thaïlande

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Reznik 30/04/2007 00:13

Bangkok DangerousRien sur ce remake de Dangerous ?
Moi qui m'attendais à trouver tout ce qu'il fallait ici pour rédiger mon article dédié au tueur sourd et muet du film...pas si bon que ça ce blog en fait. lol

bye les bridés (re-lol)

psykokwak 22/04/2007 09:23

Aichatpong Weerasethakulp censuré dans son pays"Le cinéaste, qui fut primé à Cannes en 2004 pour son film Tropical Malady, a réagi dans une déclaration écrite : "En tant que cinéaste, je traite mes films comme je traiterais mes fils ou mes filles. (...) Si mes créations ne peuvent pas vivre dans leur propre pays, pour quelque raison que ce soit, alors qu'elles restent libres. Puisqu'il existe d'autres endroits qui les accueillent généreusement pour ce qu'elles sont, il n'y a pas de raison de les mutiler par peur du système, ou par cupidité. Ou alors il n'y a plus aucune raison pour continuer à faire de l'art." Le bureau de la censure refuse à Aichatpong Weerasethakulp de lui restituer le négatif du film sans avoir préalablement opéré les coupes". extrait du Monde de mercredi. La junte militaire au pouvoir impose quatre coupes.
Une pétition circule et a déjà recueilli de nombreuses signatures.