Les larmes de madame Wang, un Six feet Under à la chinoise

Publié le par Nostalgic-du-cool

Allez renouons avec les bonnes habitudes et évoquons un film sorti il y a desormais un bon bout de temps à savoir les Larmes de Madame Wang réalisé par Liu Bingjian, qui est un homme, n'en déplaise à allociné qui parle d'une "réalisatrice". Alors certes je l'évoque avec retard etant donné qu'il est quand même sorti en avril mais bon je ne suis pas le pire car les distributeurs ont mis 6 ans (quand même !) pour le diffuser en France. En effet le film etait presenté en 2002 sur la Croisette dans la catégorie un Certain Regard avant de tomber dans les méandres tortueux de la distribution... Quelques années plus tard on peut découvrir encore une fois un film très indé d'un réalisateur engagé qui comme toute une nouvelle génération de réalisateurs chinois s'attachent à filmer le quotidien souvent sombre de son pays, peu soucieux des autorités qui interdisent les tournages ou censurent les films. Bref un film noir mais pas pessimiste, cynique mais doté d'un humour ironique savoureux, traitant d'un sujet pour le moins original sur un métier méconnu : les pleureuses, d'ailleurs le film est aussi connu sous le titre La Pleureuse.



Alors disons quelques mots de ce réalisateur né en 1963 dans la province de l'Anhui en Chine. Diplomé de l'Académie du Film de Pékin il commence à travailler pour la télévision mais il va vite se tourner vers le cinéma. Dés son premier film le ton est donné, son long métrage est victime d'un véto des autorités chinoises qui lui interdisent d'être presenté dans une manifestation cinématographique. Son dernier film Le Protegé de madame Quing (Nan Nan Nu Nu) sera comme celui que nous abordons ici, tourné de façon clandestine sans autorisation. D'ailleurs ce film qui traite de l'homosexualité en Chine (sujet au combien tabou) est toujours interdit de diffusion dans son pays. Il faut dire que l'auteur aime aborder des thèmes tabous que ce soient l'homosexualité ou, ici, la mort en décrivant le quotidien d'une petite entreprise de pompes funèbres. Les portraits qu'il brosse de la Chine ne sont pas tendres toutefois il y a toujours un certain humour qui vient adoucir l'amertume du constat. Il s'inscrit donc dans le courant underground chinois où les réalisateurs réalisent sans autorisation, sans moyen mais surtot sans concession.



Conformément à la volonté du réalisateur son film s'inscrit dans le réel, dans le quotidien du pays à la différence des Chen Kaige ou Zhang Yimou qui prefèrent les fresques épiques ou les films historiques. Ici on suit les pérégrinations de madame Wang, artiste au chomage qui vend à la sauvette des DVDs piratés dans les rues de Pékin, en essayant d'échapper aux contrôles de la police. Cette vie de débrouille dans la capitale va être chaboulée par deux évenéments, d'abord elle va se retrouver avec sur les bras une petite fille Niuniu, qui lui avait été confié pour la journée par ses parents mais le soir venu ils demeurent introuvables, ayant abandonné sciemment leur enfant... et pendant que cette dernière court à la recherche de ces parents volatilisés le mari de Wang, un petit loser qui passe son temps à jouer (et surtout à perdre) aux cartes avec ses amis, dilapidant l'argent gagné pour éponger ses dettes, va trop loin tabassant au cours d'une partie son ami et créancier. La pauvre Wang se retrouve alors avec un enfant sur les bras, des créanciers sur le dos, en particulier la femme du type que le mari a tabassé et un époux en prison. Elle est  renvoyée vers son village et doit rembourser les dettes pour  faire libèrer son mari. Seulement Wang est tout sauf une femme soumise et on va voir qu'elle va trouver d'etranges solutions pour se sortir de sa situation...



Comme nous l'avons dit ce film est doté d'un profond cynisme mais il n'est pas dénué d'humanité malgré les apparences. Donc notre madame Wang qui à l'esprit pratique ne va pas s'apitoyer sur son sort, mais elle va trouver un étrange travail proposé par son ancien amant directeur d'une entreprise de pompes funèbres : elle devient pleureuse professionnelle. Au début le choix semble dicté par la nécéssité puis l'idée d'appât du gain apparait vite, en effet ce n'est pas une femme admirable dévouée et désinteressée. Assez vite elle va placer la petite fille auprès d'amis de son ex, elle va retarder les remboursements avec force larmes et lamentations feintes (scène plutôt drôle au demeurant) pour attendrir le couple de créanciers qui l'a poursuivie jusqu'ici. Enfin elle va faire preuve d'un empressement mesurée pour liberer son époux qui se morfond dans sa prison. Au contraire elle va refréquenter son ancien amant, formant ainsi un magnifique couple de cyniques capitalistes. les talents de pleureuses de Madame Wang qui a fait du théâtre font d'elle l'élément indispensable d'un enterrement réussi. On ne peut prouver qu'on aimait son mort sans les larmes et lamentations poétiques de la pleureuse. En effet son boulot consiste non pas à pleurer mais surtout à déclamer avec un air affligé des sortes de chansons mortuaires et son art du tragique va rapidement la rendre célèbre. C'est un travail comme un autre mais le couple va avoir une certaine conception de ce métier créant des formules allant de la prestation simple à celle garantissant "fendre les montagnes". La mort devient ainsi un commerce lucratif (ils vont jusqu'à organiser des funérailles pour chiens) mais aussi très porteur comme le montrera les calculs morbides de l'amant, ou cette scène incroyable où nos deux tourtereaux vont interrompre leurs ébats quand la télé va annoncer un tragique accident pour se réjouir de cette opportunité financière.



Bref le film est doté d'une ironie incroyable les personnages sont vraiment odieusement interessés que ce soit les créanciers, les employés du système pénitenciaire qui semblent prêt a adapter la rigueur de la répréssion pénale à la taille du porte monnaie. Aussi notre héroïne ou même les familles des victimes qui depensent un argent fou plus pour faire bonne figure et pour épater les voisins que par amour du défunt. Un univers de faux semblants où l'argent est roi, où la mort devient une mascarade au service d'un pathos de façade, où l'humain devient marchandise ou faire valoir, ici le commerce prend le pas sur l'humain. C'est donc extremement noir ce portrait de la Chine et peu flatteur montrant la dureté de rapports sociaux gangrennés par l'argent, par le qu'en dira t'on. Mais la grande subtilité du film est de venir nuancer ce propos d'apparence sans concession et sous cette couche sombre apparaissent diverses éclaircies d'abord grâce à un humour grinçant et provocateur et surtout grâce au personnage de madame Wang. Comme le film, sous son apparence dure de femme interessée, se cache un personnage émouvant, qui continue de se soucier de la petite fille avec qui elle n'a pourtant aucun lien en la gâtant avec des cadeaux, ensuite c'est un beau portrait de femme forte et indépendante, une self made woman, qui envoie promener ceux qui jasent sur son infidélité vis à vis de son mari et qui montre que le cynisme économique n'est pas que l'apanage des hommes. Toutefois c'est dans son attitude avec son mari qu'elle dévoile toute son humanité on a l'impression qu'elle se fout royalement de son sort, SPOILERS/ : d'ailleurs quand elle apprend son décès elle reste indifférente mais peu à peu la façade se craquèle et en plein enterrement elle pleure à chaudes larmes. Cet enterrement n'est alors plus le lieu d'une émotion feinte au service d'un pathos ostentatoire mais la véritable expression de sa peine et de son humanité rejaillissant dans l'univers faux où elle travaille. L'humain revient brillament prendre le pas dans un final émouvant au sens vrai et positif du terme./SPOILERS

la grande force de ce film est qu'il réussit à apporter de véritables bouffées d'air frais dans son amer constat que ce soit par le biais d'un humour décomplexé, ou par l'intrusion d'une humanité insoupçonnée dans l'hypocrisie ambiante. C'est un film désespérant mais pas désespéré d'une Chine dévorée par un capitalisme agressif et cynique déteignant sur les comportements humains. Mais plus l'environnement est noir plus les lueurs d'espoir scintillent brillament et le portrait de cette madame Wang, interprétée par la lumineuse Liao Qin, femme forte et indépendante animée d'une soif de réussite montre peut être que l'enrichissement par tous les moyens n'apporte pas forcément au final ce que l'on escomptait... Comme on dit un peu bêtement l'argent ne fait pas le bonheur mais ici cela prend un écho particulièrement vrai la course effrenée de cette femme comme de son pays à la réussite risque de faire perdre de vue l'essentiel : l'humain.



En conclusion encore un film sur les paradoxes de la croissance chinoise, mais cette fois tourné vers la déshumanisation des rapports humains pervertis par le tout économique ou même la mort devient un commerce. Un film irrévérencieux avec un ton délicieusement politiquement incorrect qui dépeint avec une cruelle ironie mais une réelle acuité les travers da la societé. Encore un film où c'est une femme lumineuse et fragile, interessée et pourtant généreuse bref humaine, qui vient apporter une dose d'humanité dans un monde de brutes car décidement on ne pourra pas dire que le cinéma asiatique est misogyne !

Nostalgic Du Cool




Publié dans Chine et HK

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Carcharoth 14/06/2008 22:29

Je rebondis sur l'aspect capitalisme cynique, pour évoquer les propos d'un cehf d'entreprise française établie en Chine, et qui décrivait une sorte de paradis libéral sur terre, un eldorado magnifique, avec un état qui n'as pas de droit du travail, qui empeche les grèves, avec des ouvriers qui veulent travailler 18h par jour pour se payer un frigo, qui ne se plaignent jamais, etc.. Son cynisme, son mépris des conditions inhumaines, bestiales, Zola-esque dans lesquelles bossent ses ouvriers faisaient peur, et nul humour ne venait adoucir le tableau. Définissait la France comme un pays bien plus communiste que la Chine, adorant la centralité chinoise qui garantit un libéralisme effréné mais contrôlé pour la plus grande joie des entrepreneus favorisés à tous va.
Bref le constant dressé par ce film est réel, la Chine n'est plus l'empire du milieu, mais l'empire du capitalisme, de l'industrie, de la spéculation, le centre financier du monde, la paradis sur terre pour tous les cyniques de ce monde, ou règne l'argent roi. En tous cas dans certaines régions, et tant que l'arrière pays sera maintenu dans un état de pauvreté tel que les salaires dérisoires de la cote seront toujours plus que ce qu'ils peuvent gagner chez eux.
Alors non la croissance à 2 chiffres chinoise n'est pas paradoxale, elle est juste inéquitable, mal répartie, puisque les pauvres sont plus pauvres (l'inflation est forte) qu'auparavant (avant Deng Xiaoping)...
Bon je dérive, je dérive, on n'est pas en cours d'éco ici, surtout que je n'ai pas encore vu ce film...