La Servante et le Samouraï (Hidden Blade / Kakushi ken oni no tusme), Yoji Yamada, 2004

Publié le par asiaphilie

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Deuxième volet d'un trilogie du samouraï débutée avec le Samouraï du Crépuscule, la Servante et le Samouraï est un film de Yoji Yamada inspiré par un roman de Shuhei Fujisawa. On remarquera d'ailleurs que l'histoire des deux films est très semblable bien qu'ils soient adaptés de deux romans différents de l'auteur déjà cité. Yamada semble en fait réaliser un remake de sa précédente œuvre, comme s'il y avait vu quelques faiblesses ou que cette variation devait permettre au spectateur de mieux comprendre la période dont il est toujours question, à savoir la dernière décennie de l'ère Tokugawa. Car en effet il est toujours question d'un samouraï, seul qui vit difficilement de son sabre dans un clan modeste et qui est écartelé entre devoir et intégrité.

 

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Ici, Munezo Katagiri est un modeste guerrier au service du clan Unasaka. Son père a dû se suicider quelques années plus tôt à cause d'une affaire de comptes, malgré son innocence. Il est secrètement amoureux de Kie, un ancienne servante de la famille depuis mariée à un commerçant. D'une classe inférieure il ne pouvait lui avouer son amour sans bafouer les traditions. Alors qu'il se forme à l'art militaire européen (puisque depuis quelques années les armes occidentales envahissent le pays) avec les autres samouraïs du clan, il apprend que son ancien frère d'arme a été arrêté après avoir défiée l'autorité du shogun. Lorsque celui ci s'échappe, il est envoyé pour le tuer...

 

hiddel bladeposter1 Amour, loyauté, contraintes sociales, bouleversement sociétaux et amitié sont les grands ingrédients de ce film très réussi. Il a d'ailleurs été sélectionné pour l''Ours d'or de Berlin. Encore un fois Yoji Yamada place son action entre l'entrée de l'amiral Perry dans le port d'Edo (1853) et la chute de régime Tokugawa (1868). Certains commentateurs du film donnent précisément la date de 1861, je ne sais pas comment ils la déduisent et je serais donc plus prudent. Cette période, troublée et qui est celle qui a vu le pays changer énormément en quelques années est très cinégénique, à tel point qu'une majorité des films d'époques se situent dans ces quelques années clés. Au sortir de la seconde guerre mondiale, la vision portée sur l’ère des samouraï était fréquemment nostalgique et nationaliste (à l'instar d'un Mishima, qui voulu restaurer les valeurs du bushido par un coup d'état), contre coup de la cuisante défaite face aux américains et à l'occupation de l'archipel par ces derniers. Yamada, dont la carrière s'étend sur plus de 50 ans a bien connu cette période où les films étaient censurés par l'occupant. Il s'est néanmoins aujourd'hui débarrassé de cette idéologie passéiste et rétrograde pour ne livrer qu'un portrait magnifique d'une figure phare de cette époque révolue. Et de s'en féliciter.

 

Car s'il ne condamne pas les samouraïs, c'est le système duquel ils font parti que le réalisateur montre dans toute sa cruauté et son hypocrisie. Comme Kobayashi ou Gosha avant lui, Yamada montre à quel point le bushido est dépassé et comment les grands seigneurs rusent avec pour arriver à leurs fins, quitte à ruiner la réputation et la vie de nombreuses familles d'honnêtes samouraïs. Plusieurs exemples en sont donnés, mais le plus flagrant est peut être ce chef Hori qui « viole » la femme d'Hamaza (le frère d'arme révolté du héros) en lui promettant de ne pas le faire tuer. Il se dédiera bien sur ensuite et s'en vantera même face à Katagiri, entouré de geisha. L'exemple même d'un gros porc vaniteux et cruel, alors que Katagiri est un homme honnête, droit, aimable et courageux. Lui cependant est engoncé dans les règles de la société qui l'empêche de vivre heureux alors que son supérieur s'en fiche éperdument et se vautre dans tout ce qui serait honteux pour les autres.

 

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La métamorphose du système, où le pouvoir guerrier était confisqué par les samouraïs est aussi visible dans l'instruction militaire que reçoivent Katagiri et ses collègues. Ils apprennent à marcher en rythme, à tirer au canon ou au fusil, à courir « à l'anglaise » (Run awaaaaay), ou encore à utiliser un fusil à baïonnette pour contre un sabre. Finis la suprématie du katana et de l'arc long, la guerre devient comme en Europe le fait de nombreuses divisions « populaires » armées de fusils. Les jeunes samouraïs sont d'ailleurs plutôt du coté de la modernité comme on le voit lors de la scène où l'oncle de Katagiri et son ami discutent de ces nouveautés. Deux systèmes de pensées complètement différents s'opposent alors. A la seule phrase « le nouveau remplace le neuf », l'ancien sort de ses gonds. Pour lui en effet ce qui est ancien, traditionnel est sacré et forcément bon. Le héros semble être indifférent à ces discussions, il ne s'occupe que des gens qui l'entourent en faisant au mieux selon les conditions. Il n'a pas l'ambition de son ami Hamaza où la sage discrétion de Samon (son beau frère).

 

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Il est peut être en fait celui qui a le mieux compris et anticipé la situation politique de son pays, puisque s'il reste fidèle à ses principes il ne s'enferme pas non plus dans sa caste, tour d'ivoire que feront sauter en deux temps les canons de Perry et la restauration Meiji. Preuve de plus que le système est pourri de l'intérieur, quand la petite sœur de Kie lui demande si elle va se marier avec Katagiri, celle ci répond que c'est impossible puisqu'ils ne sont pas de la même caste. L'enfant questionne alors à propos de ces castes. Et Kie de se rendre compte qu'elle n'y avait jamais vraiment réfléchi, ignorant leur utilité et leur origine. Bref, Munezo Katagiri n'est pas bloqué dans sa situation et il va en s'émancipant, comme la fin nous le prouve, puisqu'il venge son ami et sa femme en s'opposant à ses supérieurs (et en nous dévoilant enfin le secret de la botte « hidden blade ») et qu'il quitte sa caste pour s'établir comme commerçant, profession d'avenir (que Yamada n'épargne pas non plus dans le portrait qu'il dresse de la belle famille de Kie, en fin de compte les paysans sont les plus préservés!) dans le Japon du futur empereur Mutsuhito. Le final est un peu à l'eau de rose, mais le réalisme du reste du métrage compense parfaitement cet effet de happy-end.

 

Le film dégage en fait une impression de grande sérénité, et non pas de rage comme c'est parfois le cas avec ceux, critiques, de Gosha et Kobayashi. Ses deux heures et quelques permettent de parfaitement décrire la complexité de la situation que vit le héros et d'offrir un dénouement très réussi. La Servante et le samouraï est parfaitement équilibré, mêlant émotions, romance, combats, tensions et quelques touches d'humour très bienvenues dans un film qui s'impose tout de suite comme un classique et une très belle réussite

 

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Carcharoth

 

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