Goryeojang (Burying old alive), Kim Ki Young, 1963

Publié le par asiaphilie

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Goryeojang est le nom d'une pratique (dont nous avons parlé ici sous son appellation japonaise d'ubasute) qui consiste à abandonner à l'age de 70 ans les vieux au sommet d'une montagne afin qu'ils gagnent le royaume des dieux et prient pour leurs descendants. Trois ans après le succès de the Housemaid (1960, dont un remake est paru en 2010) et en pleine modernisation du pays Kim Ki Young se lance dans ce projet inspiré très fortement par le livre de Fukazawa et le film de Kinoshita. Il entend y faire résonner des questions actuelles, ce qu'il montre de façon très explicite dès le début en mettant son film en abyme via un procédé déjà employé dans son précédent métrage : Au début, un groupe d'expert vêtus à l'occidentale et passant apparemment à la télévision donne une conférence sur le contrôle des naissances devant un parterre de paysans habillés traditionnellement. Ensuite commence le véritable film :

 

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Guryeong est le fils de la énième femme d'un fermier. A ce titre il est détesté par les dix autres enfants qui s'arrangent pour le faire mordre par un serpent. Sa mère parvient à le sauver mais il reste handicapé, ce qui lui vaudra évidemment les moqueries et les injures de tout le village. D'autant que la shamane prédit qu'il tuera tous les autres enfants de son beau père. Des années plus tard on retrouve nos personnages dans le même hameau de montagne mais habitant séparément. Guryong vit avec sa mère et est un propriétaire terrien, tandis que les frères rançonnent le village en contrôlant le seul puits encore en activité du coin. A cause de son infirmité il ne peut pas se marier avec la femme qu'il désire et doit se rabattre sur une muette. Cette union ne durera pas bien longtemps puisque les dix frères jaloux violent la jeune femme qui se venge et est en retour tuée par son propre époux, le triste Guryeong. Quelques temps plus tard la famine et la sécheresse gronde, ce qui accroit les tensions entre les habitants, notamment entre notre héros et ses demis frères. Le protagoniste voit revenir vers lui la femme qui l'avait repoussée bien des années plus tôt. Elle a à présent neuf enfants qu'elle n'arrive plus à nourrir, d'autant que son époux est en passe de mourir. La vieille mère voit en elle la future épouse qui lui permettra de respecter la tradition tout en laissant son fils en de bonnes mains. Mais un rebondissement va venir précipiter les choses et dramatiser encore la situation.

 

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Kim Ki Young est l'un des réalisateurs les plus importants et les plus influents du cinéma coréen de cette époque. Il assiste à la prise en main du pays par Park Chung Hee, quasi dictateur qui muselle l'opposition et modifie à son avantage la constitution. Il met tout de même en place les bases économiques de la fulgurante croissance de la Corée lors de la décennie suivante. Il s'agit donc d'une période de grand bouleversement et de modernisation rapide du pays. Ces changements sont représentés par le réalisateur dans son film. Les bureaucrates par exemple face aux paysans, qui leur explique l’intérêt de réguler les naissances en comparant désavantageusement les trop grandes familles à des rats. Ce sujet de la politique de la famille est aussi une évocation directe des actions du président coréen. La symbolique et l’implication de ce film dans son contexte politique est bien plus forte que pour celui de Kinoshita.

 

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Malgré une production plus récente, Goryeojang est tourné exclusivement en noir et blanc, un noir et blanc très sombre, tout en studio, avec des décors en carton ou peints ce qui accentue encore l'effet de huis clos, d'enfermement et la sensation pesante qui suinte de tout le film. La relation à l'espace est d'ailleurs assez spéciale dans ce film qui se déroule dans un extérieur qui fait très intérieurs et dans des pièces qui ne sont jamais vraiment séparées de l'extérieur... De même on peut associer les différences de caractères des personnages à leur différents logements : Guryong et les dix frères par exemple. Le premier vit dans une maison avec des pièces, un toit tandis que les autres vivent tous ensemble dans ce qui s'apparente plus à une étable qu'à une maison. Le moderne et l'archaïque. Ce combat est matérialisé par l'opposition finale entre la shamane et le héros, qui coupe l'arbre représentant le pouvoir magique de la sorcière. On se trouve vraiment la dans un combat d'archétype qu'a voulu introduire Kim Ki Young (puisque la shamane n'existe pas dans les films ou le livre Narayama) entre la modernité et la tradition, combat qui se livrait à une autre échelle dans le pays à cette époque. Il est intéressant de voir que les seuls plan tournés en décors naturels sont les petits intermèdes à chaque bond dans le temps. On y voit toujours le même paysage de montagne et de forêt, symbole de mort (à chaque saut dans le temps il y a une disparition) mais aussi de liberté et de sacré. La frontière est dans ce monde bien établie entre les deux mondes du sacré et du vivant, du séculaire. Le vieil arbre la marque parfaitement, il sert à pendre (et donc à faire passer d'un monde à l'autre) les coupables et sert de borne pour délimiter le village. On n'en sort que pour porter un ancêtre (70 ans) sur la montagne d’où il ne peut pas revenir.

 

goryeojangLe propos de Kim Ki Young est équivoque puisqu'on sent bien qu'il dénonce cet état archaïque où la shamane règne sur les esprits des vivants et des morts et qu'il encourage son héros à vivre sa vie sans se soucier de ses imprécations, mais en même temps le visage de la modernité n'est pas sans lui causer du soucis... il questionne donc les rapport qu'entretiennent ces deux états sans se prononcer véritablement et tomber dans le plaidoyer progressiste ou la nostalgie du bon vieux temps.

 

Car dans ce film les règles de vie que nous connaissons sont abolies. Avec la famine sacrifier un enfant pour recevoir de la pluie est normal, tuer la femme de son voisin pour accaparer ses terres aussi. Terres qui ne valent plus qu'un sac de patates tant le besoin de se nourrir est urgent. Toutes les notions de morale, d'éthique et d'humanité sont donc à percevoir d'un point de vue très différent. Les hommes n'ont plus ici que des besoins primaires : boire, manger, désirer une femme ou un homme et mourir en paix sans gêner personne. Ce village est une sorte d'humanité miniature, transcendée dans sa barbarie primitive par la faim. Elle présente tous les défauts et toutes les qualités que la modernité gommera. En attendant, Guryeong, débarrassé de la shamane et des frères peut tranquille avec son fils aller semer et refaire jaillir la vie. C'est peut être la la leçon du réalisateur, l'état entre moderne et primitif qui l'intéresse, lui plait le plus...

 

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Le but de Kim Ki Young reste en suspend (et le restera puisque le réalisateur a brûlé dans sa maison en 1998) mais il reste ce film, sombre (malgré -ou grâce à un travail d'éclairage très réussi), violent, morbide (sauf sur la fin), assez triste et misanthropique finalement qui questionne admirablement sur la modernisation et le désir destructif qui sommeille au cœur de l'humain, ainsi que les affres psychologiques qu'il subit au cours de sa vie ; le tout avec un style proche du néo réalisme italien.

 

 

Carcharoth

 

 

 

semainecoree

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