Nos funérailles en rose de Toshio Matsumoto, 1969.

Publié le par Nostalgic-du-cool

#9 Funeral Parade of Roses (Nos funérailles en rose / Bara no Soretsu) de Toshio Matsumoto, 1969 :





 


 Oedipe Roi invertit, tragico-burlesco-révolté et sous acide dans le Japon underground des années 1960 -ayant inspiré l'Orange mécanique de Kubrick et servant de manifeste à la Nouvelle Vague japonaise-, voila comment on pourrait rapidement résumer Bara no Soretsu


Premier long métrage de Matsumoto, ce film n'est pourtant pas le début de sa réflexion sur le cinéma et les images. On sent que la culture du réalisateur est importante, qu'il ne réalise pas au hasard et qu'il souhaite proposer quelque chose de nouveau au spectateur. Grâce aux fond de l'ATG (Art Theater Guild, à laquelle sont rattachés bon nombre de films de la nouvelle vague japonaise) il utilise sa culture des différentes théories du cinéma pour créer une nouvelle (contre ?) culture, pour briser les cadres. Il cite part exemple John Mekas, chantre du cinéma d'avant garde made in USA, ainsi que le Clézio. Et nul ne sera surpris d'apprendre qu'il a traduit Godard en japonais, où que Funeral parade of roses s'ouvre sur une citation de Baudelaire. Ce n'est pas non plus un hasard si le bar où travaille Eddie s'appelle Genet (comme le Jean du Journal du voleur, écrivain de l'érotisme et des relations “perverses”). Voila pour les références, de Sophocle au Clézio, de la tragédie classique au nouveau roman français on voit que Matsumoto est éclectique.


Nos funérailles en Rose raconte les aventures d'Eddie, jeune travesti travaillant dans un bar et partagé entre son amour pour un trafiquant de drogue et des visions morbides concernant sa mère. Il/elle fréquente aussi un petit groupe de cinéphile qui tourne un film d'avant garde, alors que lui même joue pour un docu-fiction sur le monde des gays et travestis. Cette mise en abyme permet au réalisateur de jongler entre la réalité et le film dans le film, d’intercaler des interviews réalistes de gays / travestis avec différentes scènes dans le bar où encore de montrer des manifestations qui ne sont en fait qu'une partie du film que monte Guevara, le chef du petit groupe de cinéphile.




Très abouti visuellement, Funeral Parade of Roses est un choc, une expérience visuelle et cinématographique passionnante mais qui demande une certaine ouverture d'esprit et un goût prononcé pour le style nouvelle vague. Je ne suis pas pour ma part spécialiste et grand amateur de ce style, mais j'avoue que cette œuvre m'a remué et beaucoup intéressé. Pour autant je ne pourrais pas dire qu'il s'agisse d'un chef d’œuvre ou d'un de mes films préférés !


Le film est audacieux à plusieurs niveaux. Son scénario tout d'abord, le milieu qu'il évoque, puis la façon de le faire, la mise en scène qui se veut très clairement novatrice, faisant éclater les anciennes règles. Matsumoto en effet, lors de ses études avait été très impressionné par le cinéma néo-réaliste italien et souhaitait appliquer quelques unes de leurs idées à ses documentaires. Son grand problème en effet était de concilier sa passion pour les documentaire, pour la réalité et le sociologique et son autre très forte volonté de bouleverser la forme cinématographique. On ne peut en effet passer sous silence la lente maturation de ce réalisateur rare, qui fit parti de nombreux groupes d'expérimentation artistique, qui dirigea une revue sur le film documentaire et réalisa de nombreux courts. Sa vie dans ce milieu façonna aussi sa pensée politique, très orientée à gauche bien sur, idéologie qui est implantée de longue date au Japon (depuis 1905 et la guerre russo-japonaise?) mais était devenu très active après le début de la révolution culturelle en Chine en 1966.

On le voit Matsumoto essaie de mêler les genres, de marier l'avant garde avec le film réaliste, le monde de l'underground (drogue-travestis-yakuzas) avec celui de la contestation politique (violence-manifestations-révolution). Aussi est-il difficile de la critiquer comme n'importe quel autre film, il y faudrait presque un poème, un tableau ou une sonate (les trois à la fois?) tant on a du mal à exprimer par les mots ce que l'on a à dire sur ce film. Guevara, l'alter ego de Matsumoto dans le film (il a une fausse barbe à la Commandante et c'est lui qui cite Mekas et Le Clézio) demande d'ailleurs à ses amis ce qu'ils pensent de son film. Il s'intéresse surtout à leurs sensations, pas tant à leur esprit. Et bien pour une part, Funeral parade of Roses parle à nos estomac (la scène d'énucléation à bien failli le faire éructer d'ailleurs!), et pour une autre à nos esprits. Car si l'on ressent bon nombre de chose, il faut aussi en digérer certaines mentalement. Le film est une mosaïque dont les scènes ne respectent pas le chronologie, se recoupent (heureusement), jouent avec la réalités que l'on quitte sans s'en apercevoir pour atterrir dans un docu-porno que tourne le protagoniste. Puis on voit le clap du réalisateur et on comprend qu'il ne faut pas lier cette scène à la précédente, mais la garder en réserve pour plus tard. C'est un tableau pointilliste qu'il faut regarder avec du recul pour en saisir le sens et la beauté.



Matsumoto ne se prive pas non plus de nous perdre, de nous surprendre avec des jeux de miroir (les drag-queens se maquillent souvent, il y a dans le Genet bar un miroir qui rappelle celui de l'horrible reine de Blanc Neige « dit moi qui est la plus belle », c'est face à un miroir que se noue et se résout, à la manière d'Alexandre devant le nœud gordien le cas œdipien, etc...) ; il alterne aussi les genres, passant du burlesque au comique, du cinéma muet avec ses encarts à la superposition d'images ultra rapide, sans oublier la célèbre scène ayant inspiré Kubrick ou le trafiquant de drogue, apprenant la présence de la police range compulsivement (filmé en accéléré) et sur un air classique ses sachets.

Le melting-pot visuel est donc impressionnant, c'est un véritable maelström d'images que l'on ressent immédiatement mais qu'il demande un certain à notre cerveau pour le comprendre. D'autant que Funeral Parade of Roses jongle aussi autour de thèmes très différents. Le quartier de Shinjiku sert de catalyseur à l'évocation du milieu underground, avec ses travestis, ses mafieux, ses dealers et ses bar sulfureux, mais aussi à celle [l'évocation] de la dislocation de la jeunesse japonaise, à la destruction de la famille -à travers l'exemple d'Eddie (qui tue sa mère et dont le père se suicide après avoir couché avec lui, bien plus choquant que Sophocle non?)- et de la mort que ressent de façon vaporeuse (et sous forme d'hallucinations, de souvenirs traumatiques de son passé) Eddie.




 

Ainsi Matsumoto montre la perte de repère de cette jeunesse qui écoute les Beatles et fume de la marijuana, mais provoque la destruction de ceux qui jalonnait le monde du cinéma, il se place à la tête de l'avant garde et l'on retrouvera dans de nombreux films plus tardifs des éléments empruntés à Nos funérailles en rose.

La musique, la photographie, les dialogues, tout est ciselé dans ce film provoquant, choc, révolutionnaire, osé ; ce qui est rare et fait de Bara no Sorestsu un film expérimental de première qualité que tout cinéphile se doit de voir, ne serait ce que par curiosité !



Carcharoth



Article en français sur Devildead

Excellente analyse et mise en perspective du film par l'éditeur du DVD (anglais)

Article de Midnighteye (anglais)

A tout seigneur,... L'Article de Wildgrounds





Publié dans Japon

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