Les bas fonds, où comment la Russie de Gorki est devenue le Kyoto de Kurosawa.

Publié le par Nostalgic-du-cool

               

 

Petite bio d’ Alexis Maximovitch Pechkov, dit Maxime Gorki :

    Issu par ses parents de la petite bourgeoisie, il est très tôt confronté à la misère. Son père meurt en effet lors de sa huitième année et il est confié à ses grands parents qui ne le nourrissent que quelques mois, après quoi il est laissé à lui-même et doit travailler pour survivre. Il parcourt ainsi toute la Russie et découvre la lecture grâce à un cuisinier sur un bateau naviguant sur la Volga. Il s’installe ensuite plus ou moins à Kazan, dont l’université le tente et où il se lie à la cause révolutionnaire. Il tente aussi de se suicider à cette époque. Ne pouvant entamer d’études, il quitte la ville et parcours le sud du pays, où il commence à écrire (1892, Makar Tchoudra). En 1895, son Tchelkache connaît un grand succès et le propulse sur le devant de la scène, jusqu’en 1899, date à laquelle il est comparé à Tolstoï et Tchekhov. Ses récits suivants, jusqu’à 1913, sont marqués par une idéologie marxiste, révolutionnaire et soutiennent les idées défendues par le parti de Lénine avec qui il a pourtant de nombreuses discussions houleuses. Participant à la révolution de 1905, emprisonné puis libéré, il choisit l’exil en Italie ou il se détourne un peu de l’orthodoxie marxiste défendue par l’intelligentsia. Entre 1913 et 1923, il écrit ce qui est considéré comme son chef d’œuvre, et peut être son œuvre la moins militante, c'est-à-dire son autobiographie, où il décrit avec force les personnages qui ont parcourus sa vie et modelés son personnage. Il rentre en URSS en 1928, et est nommé président de l’Union des écrivains soviétiques. En tant que tel, il participe à l’élaboration de la doctrine du « réalisme soviétique » dont on dit qu’il est le père… Il mourut en 1936, dans des circonstances qui demeurent obscures et sur lesquelles courent les rumeurs les plus diverses : Complot de droite et de trotskyste pour les soviétiques, empoisonnement sur ordre de Staline qui ne le trouvait pas assez orthodoxe pour les occidentaux (certains du moins). Il laisse derrière lui une œuvre hétéroclite, « polychromique » (M. Niqueux à ainsi pu dire de lui qu’il était « entre le marteau et l’enclume »), empreinte de réflexions philosophiques et marquée la plupart du temps par une idéologie bien trempée, d’une force et d’un réalisme inégalé, qui font de lui le plus prolétaire des écrivains russes.

Sa pièce de théâtre, les bas-fonds a été écrite et jouée en 1902 à Moscou. Elle décrit la vie de déclassés dans un ancien asile pendant quelques jours. Il s’agit de sa seconde pièce, et on y retrouve les personnages misérables qui peuplaient ses premiers contes (cf. Encycl. Univ.).

Sans doute pas son œuvre la plus aboutie sur le plan du style, on y trouve néanmoins déjà les thèmes qui feront sa force plus tard, et les digressions philosophique qui rende son réalisme si particulier. Le ton est noir, le fatalisme de ces marginaux est (parfois) contrebalancé par des éclairs d’optimisme, de rêverie ou de petits discours sur la condition humaine, la condition des pauvres, des sans logis, des sans amis, des sans boulot, des sans dieux. Se côtoient pêle-mêle un acteur raté, un ouvrier, un ancien baron, des ivrognes, des joueurs et un Tartare, ainsi que quelques femmes, avec qui l’amour n’est pas aisé, qui elles aussi se cherche, tente de sauver leur existence, de trouver l’amour…

Si leurs passés sont différents (anciens voleurs, tueurs, bagnards, ouvriers, étrangers, femmes battues, acteurs, etc…) tous se retrouvent dans ce « havre » de pauvreté car il n’ont pas le sou pour louer un chambre décente. C’est à peine s’ils peuvent se saouler de temps en temps pour oublier leur malheur ou voir la vie sous un autre angle… Ces homme set ces femmes se rencontrent, se heurtent, vivent et meurent ensemble, en partageant leurs avis sur la vie, la mort, la destinée humaine, leur misère. Gorki dressent mieux que nul autre le portrait de ces être perdus dans la nouvelle société russe, les laissés pour compte du capitalisme naissant qui n’ont plus de relation avec le reste du monde et vivent dans un huit clos oppressant. Huit clos spatial dans la pièce qui se déroule en quasi-permanence dans l’asile, mais aussi huit clos moral et social, puisqu’ils sont comme enfermés dans leur classe, hors du monde…

Le style est assez noir, sobre, dépourvu d’humour (ou presque, et c’est ce que l’on peut le plus lui reprocher), assez descriptif, novateur pour le théâtre de cette époque et quelques tirades à portée philosophique émaillent chaque acte et viennent commenter les événements importants survenus, comme on cite un exemple pour illustrer une idée. Il y a peu de didascalies, seulement quelques informations sur le lieu de l’action, assez minimaliste, un peu comme ce que nous savons sur les personnages : Rien de leur passé, ou presque, des éléments hypothétiques ou non-dit, déduits… On n’ose même pas imaginer leur avenir, d’ailleurs eux non plus ne le font pas, ils essaient de vivre, de survivre, d’améliorer leur sort comme ils peuvent, de s’accommoder de leurs compagnons. Gorki ne s’attarde pas à dresser un portrait de chaque homme ou femme, il les prend tel quel, les met dans sa pièce, et décrit leur vie, leur mort, leurs maigres espérances et leurs désillusions. Sans tomber dans le misérabilisme ou au contraire dans l’héroïsme prolétaire, Gorki en fait des hommes, respectables comme tel. Il en profite pour exposer par la bouche de personnages sa conception de la vie : « Grand père pourquoi les gens vivent-ils ?"  -"Ils vivent pour qu'un jour naisse un homme meilleur, mon ptit gars ! Tiens imagine toi des menuisiers qui ne savent rien faire proprement... Et voila qu'apparaît un menuisier comme on n’en a jamais vu sur terre, un menuisier qui les surpasse tous, qui n'a pas son égal parmi les autres. Il imprime sa marque au métier, et du coup les fait avancer de 20 ans. C'est pareil pour les autres, que ce soit des menuisiers, des serruriers, des cordonniers, d'autres ouvriers... des paysans ou même des maîtres, tous vivent dans l'attente de cet homme meilleur. Chacun croit vivre pour soi même, mais en vérité c'est pour cet homme meilleur qu'il vit ! Ainsi pendant des centaines d'années, et même d'avantage, on vit en attendant cet homme meilleur... [...(je saute les didascalie)] Tous mon ptit gars, tous tant qu'ils sont  vivent pour l'homme meilleur. C'est pourquoi chaque homme est digne d'estime, on ne sait pas, nous autres, qui il est, pourquoi il est né, de quoi il est capable... Et s'il était né pour notre bonheur, pour notre plus grand bien ? C’est surtout les gosses qu'il faut estimer, les mômes, les mômes ils leurs faut de l'espace ! N'empêchez pas les gosses de vivre, ayez de l'estime pour les gosses ! ». Le franc fatalisme de la plupart des personnages est compensé soudainement par l’arrivée de Louka, un vieillard qui essaie d’insuffler l’espérance dans le cœur des hommes, refusant que tous vivent autant de malheur que lui avec la même résignation. Il ment, invente, fabule pour que tous aient un peu d’espoir en leur cœur. Il est l’élément cathartique (aux sens socratique et psychanalytique !) qui permet aux Hommes (H majuscule puisque les femmes s’en donnent aussi « à cœur joie ») de libérer leur espérances, leurs affects, trop longtemps contenus. Il invente un paradis à une mourante, un hôpital pour un alcoolique chronique, un amour pour une rêveuse… Il a compris (ou du moins interprété la vie ainsi) que le mensonge pouvait être plus profitable que la vérité, que la réalité était peut être différente de la Vérité, ainsi : « Dieu existe-t-il ? Oui, si tu y crois… »  Et que les Hommes devraient peut être parfois se contenter d’images, d’espoir…

Ces ersatz de bonheur durent jusqu’au départ du vieillard, qui ne reste que très peu de temps, mais redonne une raison de vivre à plusieurs personnes qui recommencent à se projeter dans l’avenir… La chute n’en sera que plus dure, et provoquera un incident morbide…

  Ce qui est étrange pour un écrivain soi-disant marxiste, c’est l’absolue non condamnation de ces êtres qui refuse de travailler (d’ailleurs je me permet une petite digression, sur cette « valeur travail » si chère à nos dirigeants, cette « morale du travail » (!) complètement absente ici, et même battue en brèche par les habitants du taudis, qui refuse de travailler pour ne pas vivre mieux, en effet le pauvre serrurier qui travaille comme une bête à leur coté n’est pas mieux loti qu’eux…) dans un monde qui les dépasse, qui les a laissé sur le bord de la route du progrès capitaliste. C’est la que Gorki est révolutionnaire, il décrit ces pauvres gens refusant de servir ce modèle de développement, sciemment ou non, et qui se laissent dériver, vivants au jour le jour…

La pièce est donc noir, elle débute sur la mort d’une femme, continue avec les violences conjugales d’un mari et se clôt sur un suicide. L’espoir n’aura duré qu’un temps, et été vain, il ne semble pas avoir sa place dans ce monde, dans ces bas-fonds dont on ne semble pas pouvoir sortir (à l’image du serrurier qui essaie de se convaincre qu’il pourra un jour quitter ce lieu qu’il abhorre, mais auquel il est collé comme une mouche sur du miel).

 

Le film de Kurosawa (1957) est une adaptation très fidèle , peut être la plus proche du texte qu’il n’ait jamais réalisé. Le texte est la plupart du temps suivit, avec quelques adaptations, raccourcis et autres coupures inhérentes à l’exercice si l’on ne veut pas que le film dure 5 heures (sachant qu’il s’étend déjà sur plus de 2h). Renoir avait déjà tenté l’expérience en 1936 (année de la mort du romancier russe), et sans doute moins bien rendu le texte et l’ambiance assez unique de Gorki (je parle sans avoir vu cette version, juste à l’aide des commentaires que j’ai pu lire sur le net et ailleurs). Ici Kurosawa fait parler tout son art pour réussir à ne pas briser le cadre théâtral et dramatique, il respecte le huis clos oppressant, ne filmant qu’à l’intérieur de la pièce à vivre et dans la cour du logement. Comme le dit J. Douchet (dont je vais beaucoup m’inspirer, ce traître dit tout ce que je pensais dire, et en rajoute même un peu !), Kurosawa joue avec cet aspect théâtral tout en utilisant toutes les techniques du cinéma et qui donc donne une dimension différente à l’œuvre. Il ne filme pas non plus une scène, mais un espace réduit, qui pourrait y ressembler et qui lui permet de coller à l’ambiance tout en réalisant un véritable film. L’histoire, comme on l’a dit, et les dialogues, sont presque les même que dans le livre, donc toujours les même qualités et défauts, la noirceur est en plus soulignée par le fait que le film est en noir et blanc, par l’absence de musique et les décors vraiment sordides. Les personnages sont interprétés par les acteurs préférés du réalisateur et jouent très bien leur rôle, sans sur jeu ou fausseté (Mifune bien sur extraordinaire dans son rôle de voleur amoureux), ils sont au service du récit et donnent vie à leur personnage, malgré la difficulté d’être juste dans ce registre. Chaque homme, chaque femme a ses problèmes dont rien ne semble pouvoir le tirer (que ce soit à Moscou ou à Edo, au XXème ou au XVIIème, les problèmes sont les même) jusqu’au jour ou surgit le vieillard (le seul habillé de blanc) qui leur permet de canaliser leur rêves, rêves dans lesquels ils vivaient plus ou moins, ne pouvant rien faire dans leur vie ni pour eux ni pour les autres, ils vivent dans le passé ou le futur, mais jamais dans le présent, jamais pour leur « eux » actuel. Ce n’est que la mort d’un des leurs, frappé par la réalité de plein fouet, qui va les forcer à stopper leur vie atemporelle et irrationnelle pour retomber dans leur bas fonds. La dernière phrase (« Il est mort pour nous gâcher notre plaisir, l’idiot !), la même dans le livre et dans le film, montre bien cela : alors qu’ils étaient tous en train de danser, ivres, les voila raccrocher au wagon de la réalité par un funeste incident…

En plus des rêves, cet intermède d’espoir aura projeté le voleur Sutekichi vers Okayo, la sœur de la logeuse. Accusé du meurtre du mari de cette dernière, alors que c’est manifestement elle qui s’en est débarrassé parce qu’il la battait, il sera arrêté ainsi que son amante (la logeuse) sans pouvoir être disculpé par le vieillard qui a fuit avant l’arrivée de la police, montrant au passage qu’il n’était pas que lumière et espoir et que lui aussi avait une part d’ombre…

 

 

 

La peinture (au sens littéraire, car quand Kurosawa filme, c’est de la peinture !) de ce milieu, de ces sordides bas-fonds dressée par Kurosawa et Gorki est noire au possible, sans espoir, dramatique, cruellement réaliste et sans faux semblants : aucun de ces individus n’est beau ou attachant, tous sont de pauvres ères, perdus dans leurs mondes, seuls malgré l’entassement dont il sont victimes : ils ne se retrouve que dans la boisson, la mort, la violence (comme le dit Douchet, ils se « superposent » et finissent par se rencontrer). Leurs existence n’intéresse personne, sauf peut être Kurosawa, qui en tire un film superbe, triste, et par lequel il rappelle à ceux qui l’aurait oublié qu’il sait traiter bien des sujet et qu’il n’est pas insensible aux malheurs des hommes, et qu’il sait aussi bien filmé la misère des pauvres que les déboires des seigneurs, les épopées magnifiques et les misérables vies des petites gens.

  -Casting, avec indication des correspondances Gorkiennes:

           

        Toshiro Mifune (Sutekichi, le voleur/ Vassili Pepel)
        Isuzu Yamada (Osugi, la propriétaire de l'asile/ Vassilia Karpovna)
        Ganjiro Nakamura (Rokubei, son mari/ Mikhail Ivanovitch Kostylev)
        Kyoko Kagawa (Okayo, soeur d'Osugi/ Natacha)
        Bokuzen Hidari (Kahei, le bonze pèlerin/ Louka)
        Minoru Chiaki (Tonosama, ex-samouraï/ le Baron)
        Kamatari Fujiwara (l'ex-acteur)

  

* Les titres en italiques sont des romans de Dostoievski…

Carcharoth

 

 



Publié dans Japon

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Benoit 06/07/2007 00:18

Salut;

Merci pour ton passage chez moi ;) La photo n'est pas issue d"un Kurosawa, il s'agit en fait d'une photo de Kiarostami. celà dit, Reves est un film fabuleux et c'est avec ce film que j'ai découvert A.K, un cinéaste que j'admire profondément !

Si tu veux t'amuser à quizzer, en bas de ma page, il y a un album photo avec notamment une galerie "Quizz Ciné". il y a maintenant près de 340 photos mais si tu as le courage de te lancer dedans, tu es bien sur le bienvenue. Je suis un amoureux du ciné asiatique en génrale (et quand je dis ca, je ne pense pas Yuen Woo Ping, John Woo, Jet Li et nakata, mais plutôt Kim Ki Duk, Hou Hsiao Hsien, Tsai Ming Liang, Masamura etc). Bref, dans le quiz, il y a aussi pas mal de films asiatique (assez connu pour la pluspart pour que le jeu reste abordable).

Sur ce, bravo pour ton blog. Je suis un lecteur régulier de ton blog même si je ne me manifeste pas souvent. Félicitation pour ton travail, surtout que tu ne chômes pas !!