La femme de Sables, de Teshigahara.

Publié le par Nostalgic-du-cool

cycle 
 
 cinema japonais

La femme des sables (Suna no Onna), Hiroshi Teshigahara, Japon, 1964.



Le mythe de Sisyphe japonais
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  J'enchaîne les amis, j'enchaîne ! Encore un film indescriptible ! Soit on en parle scène par scène, comme ici (et comme c'est déjà fait, j'ai pas envie de le refaire), soit on se contente de dire son étonnement et son ravissement. La femme des sables est un film déroutant. Chef d'œuvre incontesté de la filmographie de Teshigahara (documentaliste de formation), il est récompensé en 1964 à Cannes par la prix spécial du jury, présidé par Fritz Lang.


  Niki Junpei est un instituteur, passionné d'entomologie, particulièrement par les insectes vivant dans le sable. Lors de 3 jours de congés, il se rend sur les plages sauvages d'un lieu inconnu du spectateur. Il y rencontre un autochtone, qui lui propose de passer la nuit dans le village voisin, ou il connaît du monde. L'homme accepte, est introduit auprès d'une jeune femme vivant seule dans une maison situé en bas d'une paroi en sable. Très vite il se rend compte qu'il est prisonnier de cette maison, qui est en fait à l'intérieur d'un cône inversé en sable qui lui interdit toute sortie. L'échelle par laquelle il était rentré a été retirée. La femme lui apprend qu'il devra l'aider toutes les nuits à vider le sable qui s'accumule en permanence, menaçant de recouvrir la maison. Il commence par se rebeller, mais la soif et la faim l'oblige vite à rentrer dans le rang. Il tente ensuite de s'échapper, mais la maison est loin de tout et surtout entourée de sables mouvants. Finalement, il accepte sa condition, et reste dans la maison pour perfectionner un système d'approvisionnement en eau qu'il a découvert en cherchant à s'échapper.

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Voila. Vous l'avez compris, c'est assez énigmatique. La fin laisse libre cours à notre imagination, à nos interprétations. Cet homme, prisonnier d'un piège qui ressemble à celui d'un fourmilion se révolte devant l'absurdité de la chose, puis s'habitue et s'attache à sa condition. Ou alors il découvre autre chose, une autre liberté que celle qui consiste à pouvoir faire ce que l'on veut. Ici sa liberté tient dans le cadre de train train quotidien, de l'évacuation du sable toute les nuits, de sa prison de sable. On peut y voir tout et son contraire. Accepte-t-il sa condition, se résigne-t-il ? Ou bien découvre-t-il une liberté intérieure bien plus importante et "vrai" que "l'autre", la formelle ? Pourquoi reste-t-il dans son trou alors qu'il a réussit à en sortir ? Que compte-t-il faire avec sa cuve à eau ? Les mêmes questions se posent pour les autochtones, regroupés en un "syndicat". Pourquoi, eux qui ont le choix, ne quittent-ils pas cet endroit inapte à la vie, aride ?
  C'est leur maison répond la femme qui vit avec Niki Junpei. C'est leur village, c'est leur vie. Alors résignation ou liberté intérieure, allez savoir ! Moi, je n'en sais rien ! Et bien orgueilleux celui qui dira savoir !

La Femme des sables, par son coté absurde, son "syndicat", fait un peu penser à un livre de Kafka. Le personnage central est oppressé, désespéré face à l'absurdité de la situation. Il en est réduit à enlever la nuit un sable qui reviendra avec le premier coup de vent du matin, à pousser en haut d'une dune un sable qui retombera inexorablement. Et qu'est ce qu'un grain de sable sinon un petit morceau de rocher, comme le montre bien la première séquence de plan, qui s'élargissent graduellement pour passer du grain de sable à la plage. D'énorme au début, le grain de sable devient invisible, emprisonné dans la marée, l'immensité. Un peu comme un homme dans les rues Tokyo, individu noyé dans la multitude. Finalement l'homme n'a-t-il pas plus de poids, plus d'importance dans cette organisation que noyé dans la foule des salary-men. La réflexion éveillé de l'instituteur au début du film tendrait à le laisser penser. Il s'interroge en effet sur la société et la peur qu'elle a des individus, qu'elle tente d'appréhender par des monceaux de paperasse. Dans son trou, il est utile, primordial même. Sans lui, plus de maison. Alors qu'a l'extérieur, son seul but consistait à découvrir une nouvelle espèce pour qu'elle porte son nom.

Mais la femme des sables, en plus d'une réflexion sur l'homme et l'existence (thème favori de la nouvelle vague ?) est aussi et surtout un film d'une grande beauté plastique (apport majeur de la nouvelle vague japonaise). Le réalisateur, quitte à en faire peut être parfois un peu trop explore toutes les techniques de la mise en scène, développe des plans d'une grande beauté, contemplatifs. Il filme le sable, glissant sur la pente, le vent transportant les grains, les grains se collant sur la peau, se mêlant à la peau, dont le grain est filmé au plus prêt, humide, moite de transpiration, les corps sont photographiés dans un noir et blanc soigné. Les scènes de nuits sont impressionnantes photographiquement parlant. Bien sur il y a quelques charges érotiques de première qualité. Encore une fois ce ne sont pas les scènes d'amour, très pudiques, mais celles ou la jeune femme lave son compagnon ou le masse lorsqu'il est malade. Teshigahara aime les superpositions, il amène la plupart de ses scènes onirique comme cela, il aime les mouvements lents, la caméra suit le personnage d'assez loin, ou le cible de très prêt. La recherche esthétique est amené à un point nouveau, elle atteint une nouvelle dimension.
 

  La fin, étrange, laisse un goût d'inachevé, mais participe aussi du mystère du film. On voit Niki en arrière plan du procès verbal de sa disparition, qui stipule que cela fait 7 ans qu'il a disparu. Sa vie est donc dans le sable à présent, son cas est enterré, ensablé pardon.

  Encore une fois que dire de plus ? Il faut voir le film. Le sable, omniprésent rappelle un peu l'univers de Dune. Le désir de faire réfléchir le spectateur est louable, la mise en scène sublime, elle magnifie les acteurs, très bon, qui sont accompagnés dans leurs questionnements par une musique de premier ordre qui se lie aux images de la plus belle des manières. Le compositeur, considéré comme l'un des plus important du courant contemporain au Japon a suivit Teshigahara tout au long de sa carrière. L'expérience que constitue ce long métrage se rattache à plusieurs courant philosophiques et littéraires (Sartre pour rester en Europe). La nouvelle Vague a du bon, même si ce film du fait de ses expérimentations reste relativement difficile d'accès. La réflexion métaphysique avec une simple histoire d'emprisonnement et divers épisodes banals de la vie. Un film qu'il faudrait voir, classé dans les 150 meilleurs par Imdb.





La fiche Imdb de Femme des sables.

Carcharoth.


Publié dans Japon

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Carcharoth 20/07/2008 14:06

Merci, merci. Oui ce film est très intéressant, j'ai eu la chance de le voir grâce à Wildgrounds, et je l'ai préféré au Yoshida. La recherche et la qualité esthétique y es aussi grande, mais j'ai beaucoup plus accroché à l'histoire. Il faut dire que je préfère Camus à Stirner éhéhéh. Et puis il ne dure que 2h30, ce qui est suffisant pour faire passer un message intéressant et pour développer nu style, sans pour autant ennuyer le spectateur et l'endormir !

vierasouto 19/07/2008 20:51

Bonjour! Belle critique qui met l'eau/le sable à la bouche... Je comptais justement le regarder pendant le WE, sans doute ce soir, le coffret est prêt sur la table... Je n'ai jamais vu de film de Teshigahara, c'est le moment!