Experimental Image World, Shuji Tereyama, volume 1 (1964-71)

Publié le par asiaphilie

Experimental Image World, Shuji Tereyama

 

 

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Volume 1

 

Shuji Terayama (1935-1983) était un poète, dramaturge, écrivain, réalisateur et photographe japonais d'avant garde. Il débute des études de haute volée (littérature et poésie) dans une prestigieuse université nipponne mais doit les interrompre à cause d'un syndrome néphrotique. Il poursuivra son éducation dans les bars de Shinjuku où il travaille. Cet épisode aura une influence décisive dans son œuvre où l'éducation traditionnelle et l'école son puissamment décriées. En 1967 il forme la troupe théâtrale Senjo Tajiki (« les enfants du paradis » en hommage à Carné) et fonde « l'Universal Gravitation », une galerie cinématographique et picturale.

L'experimental image world regroupe la plupart de ses courts métrage et les versions longues et courtes de Emperor Tomato Ketchup, son premier long métrage (1971). Le premier volume regroupe la version européenne (courte, montée par une société de diffusion allemande) de ce film, son deuxième court métrage (Cage/Ori), le premier étant perdu et An introduction to Cinéma for boys and young men.

 

Afin de rester dans l'esprit provocateur de Terayama (et l'ordre chronologique et d'intérêt) nous commencerons par la fin : L'introduction au cinéma pour garçons et jeunes hommes est un petit film de 3 minutes, presque muet, sans véritable scénario, sans histoire même et l'on serait tenté de dire non-sensique. On y voit en rose des images de l'un des premiers avions, des photos qui semblent anciennes, des couples en train de faire l'amour, un navire de guerre, une photo de classe découpée, le plan d'une ville... La date de cet essai visuel m'est inconnue, et à vrai dire elle n'a pas grande importance mais je dirai qu'il doit s'inscrire dans le cadre de la libération sexuelle et des combats en sa faveur. Terayama tente là de redéfinir la sexualité, de s'affranchir complètement des conventions en imposant sa subjectivité et une mise en scène théâtrale sur les corps.

 

Toujours dans l'avant garde, Terayama filme le temps dans the Cage (11 minutes, 1964) son premier court métrage. Un pendule bat en ville, un homme regarde à sa fenêtre, des body builders courent, bientôt précédés par une femme rieuse. Une chèvre se promène dans la campagne ou danse une autre femme. Les pieds de deux hommes et une femmes entourent une horloge sur un trottoir, ils s'en détournent les un après les autres. Le dernier s'en saisit, la retourne et l'observe. Inspiré des surréaliste et du jazz moderne, Shuji Terayama réalise ce petit film avec un filtre verdâtre et montre la condition de l'homme, qui même « libre » est toujours enfermé dans un cadre, dans son monde, dans ses conventions. Il ne discours pas, ne fait pas dialoguer ses « personnages » mais filme des situations, des scènes. Il n'impose que le lieu et l'idée générale, ses amis et acteurs font ensuite un peu ce qu'ils veulent. The Cage débute et se clot par l'image d'un œil à travers un cloison, observant quelque chose de l'autre coté. Une mise en abyme du travail de réalisateur, d'artiste ? Un œil sur le monde, cette cage pour l'homme ? Sans doute. Le surréalisme ne se prête pas aux interprétations sures, surtout pas le travail de Terayama ! C'est donc une œuvre étrange et un peu oppressante qui nous met face à notre condition pas forcément reluisante. Les deux athlètes qui tournent en rond sont peu être une moquerie de Yukio Mishima et de ses émules, très portés sur la forme physique et l'exercice musculaire.

 

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En 1970, Terayama réalise Emperor Tomato Ketchup, un long métrage de 1h25, recoupé à 1h16 à cause de la critique. En 1971 le bureau de la télévision allemande coupe cette version pour réaliser un film de 28 minutes qui rassemble les principales étapes de l'original, avec en plus des petits textes en allemand. Ce sera l’œuvre diffusée en Europe. Terayama commentera ces multiples recoupages de la façon suivante : « le film faisait une heure et demi, mais en raison du manque de passion du public il a été coupé et fait maintenant 28 minutes. De sorte que l'an prochain il ne fera plus que 5 minutes, dépêchez vous donc de le voir ! ». Kawarabata Yasuchi (un critique) notait d'ailleurs à l'instar du réalisateur que du piment de la version longue on été passé au goût sirupeux du ketchup et que le goût original du film avait disparu dans la version de 28 minutes. C'est néanmoins celle ci qui est présente dans ce volume un et que je vais brièvement commenter.

 

Brièvement car l'analyse la plus poussée (par mes faibles moyens) sera bien évidemment faite pour le volume sept qui comprend la version longue et coloré de l'Emperor tomato ketchup. Je me contenterai ici de dire que Terayama ressasse cette idée depuis 1960 et son intervention radiophonique intitulée « Adult Hunting », qui lui valu des poursuites judiciaires pour incitation à la révolution et propos subversifs d'ordre sexuel. Il y prévoyait déjà un génération d'enfants organisant une chasse de leurs parents pour se libérer de tous les jougs moraux imposés par eux. Ces saynètes radio correspondait avec l'actualité brûlante du renouvellement du traité nippo-américain et des manifestations qui y étaient attenante, comme l'incident à l'aéroport Haneda.

Comme chez Wakamatsu, on voit avec Terayama le lien fort qui existe entre images à connotation sexuelles et activisme politique et ce dès le début des années 1960. Car en 1970, c'est à nouveau à l'époque du renouvellement du traité qui entérine la présence de forces américaines sur le sol japonais que Terayama réalise son film. Cette fois ci il stigmatise autant les réactionnaires et que révolutionnaires violents et se moque d'eux en les comparant à des enfants en pleine libération sexuelle mais complètements puérils et incapables. Généraux de pacotille côtoient de jeunes putes qui font l'éducation sexuelles des jeunes nouveaux maîtres du pays. On retrouve d'ailleurs un thème fort de l’œuvre du réalisateur à savoir les relations œdipiennes qu'explicite très librement le petit texte en allemand rajouté « Je séduis ma mère, je remplace mon père » sur une scène où une enfant armé d'un fusil « viole » une femme qui pourrait être sa mère et se laisse plus que faire. On peut faire le lien avec la mort du père de Terayama en Indonésie alors qu'il n'avait que 10 ans, et plus généralement avec la matriarcalisation de la société japonaise dans l'immédiat après guerre.

 

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Les scènes se suivent, sans dialogues, sans histoire précise encore une fois, seule une voix off froide éclaire un peu le sens des images. L’emblème de ces enfants-roi est une croix, et certains gestes ne sont pas sans rappeler les sinistres porteurs de la croix gammée. Terayama laisse beaucoup de liberté à ses « acteurs », une centaine d'enfant ce qui donne des scènes parfois étranges, très provocantes ou la nudité infantile et le mélange des corps sont courant dans des pseudos ébats trop puérils pour être vrai, sauf quand le petit chef dans les bras de jeunes femmes plus expérimentées est initié à un certain jeu de l'amour. La aussi, comme en 1960 on chasse de l'adulte, on le parque et on l'exécute, on le traîne dans la rue. On nage en plein surréalisme, le message se veut contestataire mais Yasuchi avait raison, il a dans cette version courte un mauvais goût sucré de ketchup, même si la forme déployée par le réalisateur est bien reconnaissable. Suspense pour le volume 7 donc, et son œuvre originelle !

 

      Carcharoth

 

Vous pouvez retrouver gratuitement en vidéo les oeuvres dont il est question ICI

Publié dans Japon

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