Il Etait un Père, Ozu ou "cette simplicité qui ne s'acquiert qu'à grand prix"

Publié le par Nostalgic-du-cool

cycle 
 
 cinema japonais

Voilà après ma parenthèse gore je reviens à un cinéma infiniment plus sérieux, plus beau, plus indispensable je parle bien sûr de celui de Yasujiro Ozu. Un cinéma simple mais bouleversant, pudique et pourtant universel, bref celui de l'un des plus grands génies du pays du Soleil Levant. Cinéaste, à l'image de ses films, discret mais essentiel, parmi ses chefs d'oeuvre on peut citer Voyage à Tokyo, Fleur D'équinoxe ou Le Goût Du Saké. Carcharoth évoquait dans ses précédentes critiques la difficulté qu'on éprouve à parler de certains films, c'est le cas avec ce Il était un Père car comme beaucoup de chefs d'oeuvre il est quasi impossible de le définir. Je ne saurais comment le décrire, c'est un film qui se voit, qui se ressent, je dirais juste que c'est d'une telle acuité, d'une telle limpidité qu'il réussit à nous toucher au plus profond de notre être. Ce film sublime, sur le lien unissant un père à son fils, est épuré, débarassé de tout superflu, de toute surinterprétations psychologiques faciles, à cent lieues des dramatisations excessives. On est loin de l'artillerie lourde avec bombardement d'effets dégoulinant pour nous émouvoir sur ce genre de sujet, non Il était un Père c'est une simple flèche, c'est sec, simple, précis au point qu'elle touche notre âme. Ozu est un incroyable observateur qui réussit en partant du quotidien japonais à offrir de sublimes paraboles universelles.



Evoquons un peu l'homme, ou devrais je dire le génie. Né en 1903 à Tokyo il se tourne vite vers le monde du cinéma, sa passion, tournant d'abord des films muets, en noir et blanc, puis il va passer avec facilité au parlant, puis au cinéma en couleur sur ses derniers films, avant de s'éteindre à 60 ans en 1963. Mais quel que soit le style, il livre des films toujours aussi splendides, aussi maitrisés, un cinéma calme, contemplatif, fait de plans fixes, avec une caméra placée très bas presque à hauteur du sol (d'ailleurs on a parlé "plan tatami"), de silence, de regards. Une mise en scène limpide, une direction des acteurs impeccable, des dialogues simples mais parfaitement cisélés, bref comme je le disais dans mon titre reprenant Somerset Maughan c'est d'une simplicité qui ne s'acquiert qu'à grand prix : au prix d'un certain sens du génie. Avec finesse et subtilité dans un cinéma où les sentiments n'ont plus besoin de mots, Ozu nous parle de la famille, du couple, du mariage, de la société, de l'amour, de l'hypocrisie, de la pauvreté, des petits tracas aux echos infinis, des drames secrets à la portée universelle.

D'aileurs pour l'anecdote ce qui est absolument incroyable c'est que Yasujiro Ozu n'a jamais été marié, il n'a jamais eu d'enfants, il vivra la majeure partie de sa vie chez sa mère et pourtant je n'ai jamais vu de réalisateur faisant preuve d'une aussi profonde compréhension des rapports humains, amoureux, familiaux et des bouleversements que vivait la société japonaise. En une cinquantaine de films il a legué au cinéma japonais et mondial une oeuvre magnifique, sobre si profonde qu'elle touche à l'essence des choses, mais hélas trop secrète. En effet la diffusion de son cinéma a été des plus mauvaises, plusieurs de ses films ont ainsi disparu, faisant de chacune de ses oeuvres restantes un joyau précieux à découvrir absolument. C'est le cas de ce Il était un Père tourné en noir et blanc, en 1942 durant la guerre (c'est l'un des rares films qu'il tournera durant la guerre) mais basé sur un scénario datant de 1937, qui ne sortira en France que bien des décenies plus tard en 2005 à l'occasion d'une retrospective. C'est d'ailleurs ainsi que j'ai découvert ce cinéaste à côté duquel il était impensable de passer lors de ce cycle japonais.



Parlons du film maintenant : alors c'est un vieux film qui a plus de 60 ans, c'est en noir et blanc avec une pellicule pourrie, non restaurée et pourtant c'est beau, c'est un film avec quasiment aucune action et pourtant c'est bouleversant, il n'y a aucun rebondissement et pourtant on est totalement happé par l'oeuvre. C'est l'histoire d'un veuf, modeste instituteur dans une ville de campagne, qui vit seul avec son fils. Un jour lors d'une sortie scolaire un de ses élèves se noie, l'enseignant qui se considère moralement responsable de l'accident décide de démissionner. Cela est toutefois assez lourd de conséquences surtout financièrement, ils doivent déménager. Ce père préoccupé plus que tout par l'éducation de son enfant se résigne à se séparer de lui pour l'envoyer étudier en internat, afin de mettre toutes les chances du côté de son fils. Le lien puissant qui unissait les deux personnes commence à se distendre, desormais leurs retrouvailles ne pourront plus qu'être épisodiques du fait de l'eloignement. Cependant bien des années plus tard alors que le jeune garçon est devenu un instituteur, le père et le fils vont se retrouver l'espace de quelques jours le temps que le fils annonce qu'il est mobilisé...



Voila c'est à peu près tout ce qu'il y a dire sur l'histoire de ce film car le reste je ne pourrais l'expliquer, il faut le voir, le sentir. Il était un Père embrasse toute une vie en dessinant deux destins, condensée en deux scènes charnières se déroulant à chaque fois au bord d'une rivière ou les protagonistes pêchent : une séparation à l'aube de la vie du jeune fils, puis une retrouvaille au crépuscule de la vie du père. Deux instants intenses mais sans pathos ni dramatisation, simplement representés de la façon la plus tranquille du monde au travers de parties de pêche. Ces instants de pêche symbolisant le plaisir simple de partager un moment avec un être cher, mais aussi annonçant de tristes nouvelles, une séparation puis une mobilisation. Deux scènes d'une poésie innattendue, quasi surréaliste car d'une immense tendresse et en même temps d'une grande pudeur, deux scènes hors du temps qui touchent à quelque chose d'universel et d'indéfinissable : ce lien unique et indestructible qui unit un père à son fils. Le film distille une certaine amertume, le père a un sentiment de culpabilité vis à vis de son passé et des sacrifices qu'il a du consentir, le fils lui éprouve un certain ressentiment face à cette enfance heureuse trop brutalement interrompue par le destin. En effet Ozu s'il ne dramatise jamais un contexte, il ne le rend pas plus beau pour autant, là il nous montre la vie simplement dans tout ce qu'elle peut avoir d'injuste, de triste et de sublime, d'humain finalement. Puis la séparation n'est elle pas inéluctable? L'éducation (signifiant en latin conduire hors de...) n'est ce pas préparer les oiseaux à quitter le nid? Autant de questions subtilement esquissées, touche par touche, pour dresser un portrait saisissant de véracité sur le rapport entre un père et son fils.


On voit très bien sur ce plan à quel point la caméra est près du sol ce qui donne un effet bien particulier typique de son cinéma

Il y a tant de choses à dire sur ce film que je ne saurais par où commencer car sous l'apparente simplicité et la limpidité de la trame du récit, c'est un film dense, puissant, profond qui se penche sur deux questions insondables : qu'est ce qu'être père? Qu'est ce qu'être fils? On ne peut pas dire que le film apporte de réponse car il n'y en a surement pas, en tout cas il pose la question d'une telle manière, il présente la chose sous un angle si bouleversant, que si nos interrogations perdurent on est par contre persuadé que ce lien unissant un fils à son père, un lien plus subi que choisi a quelque chose d'inaltérable qui confine au sublime. En un film Ozu fait le tour de la question abordant le rapport du père au fils en même temps que celui du fils au père et en esquissant celui du fils futur père, bref la boucle est bouclée. Il fait simple avec un sujet des plus complexes et ça marche, le bonheur contenu des retrouvailles, la tristesse diffuse d'une séparation, les appréhensions d'un père, les incertitudes d'un fils, tout est capté puis transcendé à travers le prisme magique de ce réalisateur qui fait du quotidien une poésie universelle.

Je pourrais disserter des heures des qualités du film, essayant d'expliquer à quel point des scènes de rien du tout ont pu me marquer mais ce serait surement trop confus car même si je l'ai vu il y a maintenant plus de 2 ans il y a encore des échos, des répliques de ce film intemporel qui me rappellent que la profondeur de ce dernier est impressionnante. Donc, hormis vous exhorter encore un peu à voir ce chef d'oeuvre je me contenterais de dire deux mots du jeu des acteurs. Bon évidement c'est sublime, ils sont excellents, bouleversants de sincérité, d'émotion et ce malgré la distanciation, la pudeur des sentiments. En effet on ne voit jamais de débordements de joie juste des sourires discrets et on n'a pas droit à des accolades expressives juste à des regards qui en disent long. Cette économie de moyens décuple pourtant la charge émotionnelle le simple regard ému du père revoyant son fils vaut bon nombre de discours ou de gestes, on en revient à l'essentiel, à l'amour d'un père pour son fils tout simplement sans fioritures. Il faut donc saluer la prestation exceptionnelle de Chishu Ryu , acteur fétiche d'Ozu, qui fait preuve ici d'un talent incroyable, il n'est plus un acteur, il devient juste un père heureux des moments passés avec son fils.



Bref ce n'est pas juste un film c'est un chef d'oeuvre. C'est une étape charnière dans la carrière d'Ozu, après les films d'avant guerre, Il était un Père est annonciateur d'un style particulier, novateur quand la vie simple de gens ordinnaires débouche sur une poésie brillante, vibrante, partant du quotidien et tendue vers l'humanité. Un film sur le rapport filial où presque rien n'est dit et où pourtant tout est montré, un film qui a plus de 60 ans et qui pourtant resonnera encore longtemps dans notre tête. Une oeuvre discrète et belle, un de ces petits riens d'une précieuse simplicité, ce n'est qu'une toute petite mélodie dans l'immense espace cinématographique mais ses échos sont infinis.

Nostalgic Du Cool


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