« Le Dernier Empereur » de Bernardo Bertolucci.

Publié le par Nostalgic-du-cool

« Le Dernier Empereur » de Bernardo Bertolucci : il était une fois en Chine :




Récemment récompensé cette année d'une Palme d'or d'honneur pour l'ensemble de son oeuvre au festival de Cannes, Bernardo Bertolucci, l'un des derniers grands réalisateurs italiens, a mené une brillante carrière marquée par des films forts mais souvent controversés, comme « 1900 » ou encore « le Dernier tango à Paris » - marque d'un grand auteur subversif et provocateur. Fort de cette récompense, il semble aujourd'hui nécessaire de parler de ce qui est sans doute son plus grand succès public et critique (9 oscars en 1988 dont meilleur film et meilleur réalisateur) « Le Dernier Empereur », réalisé en 1987 et tourné en Chine, avec le séduisant John Lone dans le rôle titre. Le film se veut un biopic et une fresque historique flamboyante retraçant la vie de Aixingioro Puyi, dernier souverain de l'Empire de Chine, de son intronisation en 1908 à l'âge de 2 ans, jusqu'à sa mort en tant que jardinier de la République populaire de Chine en 1967. Si le film est certes le moins subversif et le moins engagé de son auteur, il n'en reste pas moins une belle réflexion sur le mouvement de l'Histoire, sur les bouleversements de la Chine au XXème siècle, et sur le récit d'un homme broyé par les évènements politiques et les bouleversements de son pays.

Le film débute sur la tentative de suicide de Puyi dans les années 60, alors qu'il est un prisonnier politique à réformer. A partir de là, la narration suit le procédé du flashback-flashforward en dessinant un va-et-vient : on jongle du présent de Puyi en prison, forcé de faire l'autocritique de son existence, vers son passé à la tête de la Chine impériale qu'il doit justement réévaluer. Si ce procédé est aujourd'hui banal, Bertolucci en use ici avec intelligence et à propos, car il lui permet de confronter deux époques, deux systèmes, deux idéologies, et donc de souligner, en jouant sur les contrastes, les mutations brutales et profondes d'un même pays. Aux couleurs flamboyantes et aux architectures traditionnelles du passé de Puyi dans la Cité interdite, répondent les couleurs grisâtres et les architectures rigides des infrastructures communistes. Aux tenues traditionnelles répondent les uniformes des ouvriers. Bertolucci oppose donc intelligemment ces deux sociétés, en créant des effets de contraste, d'écho, de résonnance, questionne la corruption de l'une, et la tendance totalitaire de l'autre, le conformisme et le traditionalisme de l'Empire, et la volonté sauvage de réforme du régime de Mao. Mais -et c'est là encore une preuve de l'intelligence du réalisateur italien- Bertolucci n'entend pas prendre parti pour l'un ou l'autre système. Il ne prétend pas dire que la Chine était meilleure et que le pays allait mieux lorsque notre héro Puyi était au pouvoir. Il ne sombre pas dans cette logique du « c'était mieux avant ! ». Certes, on ressent que le réalisateur éprouve une forme d'admiration et de nostalgie pour les valeurs ancestrales de la Chine, pour le faste et la beauté de ses arts traditionnels, de ses costumes, de ses palais et de sa culture, mais il sait d'un autre côté se montrer critique vis-à-vis du caractère ultraconservateur, presque réactionnaire, du régime, ainsi que vis-à-vis de la corruption qui gangrène à tous les étages la court impériale, qui se remplit les poches tandis que le plus grand nombre des Chinois meurt de faim.

Plus encore, le film montre, en rapprochant ces deux époques, le constant embrigadement de l'individu dans son temps, dans sa société, dans un système : en effet, jamais Puyi ne sera libre, même en temps qu'empereur, jamais il n'aura de contrôle et de pouvoir sur quoi que ce soit. Et c'est d'ailleurs ce qui fascine Bertolucci dans l'histoire de ce dernier empereur : c'est l'aura profondément tragique d'un individu qui vit dans l'illusion perpétuelle d'avoir le pouvoir, d'avoir la faculté de changer les choses et le monde, de décider de son existence, mais qui découvre rétrospectivement qu'il n'en était rien, qu'il n'a eu d'emprise sur rien. En ce sens, le réalisateur donne une tournure tout à fait originale au genre du biopic, qui s'attache traditionnellement à relater l'existence d'un grand homme à la personnalité contrastée certes, mais au destin exceptionnel et qui a fait l'Histoire : ici, Bertolucci ne nous compte que la tragédie d'un homme ridicule, d'un éternel perdant, d'un homme manipulé par l'existence, et qui n'a fait que subir une vie qu'il n'a pas choisie.

Car le pouvoir est une prison, et c'est de cette manière que Puyi vit toute son enfance à l'intérieur de la Cité Interdite depuis qu'il a été enlevé à sa mère pour entrer à la cour. L'empereur a le pouvoir de faire tout ce qu'il veut : il peut forcer un serviteur à boire de l'encre, il peut lancer de l'eau sur ses sujets, faire tout ce qu'il entend, mais celui-ci ne peut pas sortir en dehors du palais, il ne peut aller dans « la cité des bruits » comme il le dira plus tard. Car l'ironie de sa situation réside dans le fait d'être un empereur dans un pays qui n'a plus besoin de lui, car la Chine est devenue entre-temps une République. Il n'est plus qu'un leader fantoche, une figure archaïque et anachronique au sein d'un pays en pleine modernisation. C'est un être en perpétuel déphasage avec la réalité et avec le monde. Ainsi Puyi ne vivra que de l'intérieur la crise de son pays, il n'assistera que de loin à la guerre civile qui déchire son peuple entre les nationalistes de Chang Kai-Chek et les communistes de Mao. Il est un être profondément ignorant, mis à l'écart des affaires de la Chine, et pire encore des affaires dans son propre palais. En effet, le commerce royal est massivement pillé par les serviteurs eunuques qui piochent dans les revenus du palais et s'enrichissent. De plus, la vie de Puyi est réglée par des codes étouffants et des conventions absurdes, qui visent à le détourner des affaires politiques, à contraindre son action et ses mouvements. Dans ce milieu traditionnaliste, tout devient une affaire d'Etat, y compris le port de lunette, ou une natte : un empereur ne peut pas porter de lunettes, et ne peut encore moins couper sa natte, ce que le caractère modernisateur et réformateur de Puyi entend changer. Tout ceci dessine un cadre étouffant et marqué par une profonde solitude (« L'empereur est le garçon le plus seul de la Terre » entendra t'on) duquel notre jeune empereur n'aura de cesse de vouloir s'affranchir : on pense à cette séquence poignante où Puyi fait le tour à vélo de la Cité Interdite et lorsqu'il s'approche du seuil pour sortir au dehors, se voit la porte condamnée par ses propres gardes. On pense notamment à cette autre séquence où le jeune Puyi éclate de rage et exprime à son tuteur écossais, Reginald Johnston -subtilement interprété par Peter O'Toole au passage- sa frustration de ne pouvoir sortir, et plus tard, sa volonté d'avoir une femme occidentale qui parle anglais et qui puisse danser le quick-step, plutôt qu'une noble de bonne famille comme l'impératrice.

 

 

On peut voir dans ses séquences fort réussies la quintessence et la puissance dramatique du personnage de Puyi, à savoir un homme constamment emprisonné et manipulé par les autres en tant que symbole : symbole de la Chine impériale d'abord, puis symbole de la domination japonaise ensuite, lorsque Puyi décidera de devenir chef du protectorat japonais de Mandchoukouo pendant la guerre, et enfin, symbole de la réussite communiste lorsqu'il sera rééduqué. Son tuteur communiste lui dira d'ailleurs : « Est-ce si insupportable d'être utilisé par les autres ? ». Ainsi, Bertolucci ne fait que peindre la vie d'un homme écrasé par le poids de l'Histoire, porté sur la vague des bouleversements incessants d'une société ébranlée pendant près de 50 ans. Aux portraits de Puyi succèdent les portraits de Mao : les leaders changent, les sociétés ne semblent plus les mêmes, mais c'est la même tragédie qui semble se rejouer à l'infini, comme on peut le voir notamment lorsque pendant la Révolution culturelle Puyi apercevra dans un cortège son ancien directeur de prison, accusé d'être un traitre et un révisionniste. Les dirigeants d'aujourd'hui sont les nouvelles victimes de demain semble nous dire amèrement Bertolucci. Les hommes semblent imbriqués au sein de conflits qui les dépassent et dont ils ne saisissent pas les enjeux sur le moment, victimes de la folie de l'Histoire. Ceci semble notamment être suggéré au cours du film par les nombreux plans panoramiques majestueux et très descriptifs qui font des individus une foule confuse et agitée, de laquelle il ne sort aucun ordre, aucune cohérence et aucune individualité.

Ainsi, sur le plan de la mise en scène, le classicisme de Bertolucci fait complètement mouche : travellings et panoramiques grandioses qui prennent le temps de mettre en valeurs les décors somptueux, qui décrivent avec précision chaque lieu. De plus, en filmant de haut, ceux-ci introduisent une perspective intéressante sur chaque évènement, en instaurant pour le spectateur une distance critique vis-à-vis de l'action, que Puyi, sur le moment, ne peut avoir. Là réside aussi une part du tragique : le spectateur comprend à l'avance les erreurs et le poids que chaque décision de Puyi va avoir, tandis que lui reste ignorant et ne le découvre que trop tard. A noter que le motif de la vision, de l'aveuglement traverse tout le film : tout est caché à Puyi, tout se joue sans qu'il ne le sache, il est aveugle sur sa propre situation, sur le véritable rôle politique qu'il joue. Et cet aveuglement ne trouvera paradoxalement sa solution que lorsqu'il fera son autocritique sous la République communiste, qui lui permettra de relire son cheminement existentiel à la lumière des ses erreurs et de ses échecs : « J'étais responsable de tout » dira-t'il... Reste la bande originale romanesque, lyrique et parfois épique composée par Ryuichi Sakamoto (qui joue notamment dans le film le dignitaire japonais et directeur de la propagande Amakasu) qui sublime les images du film et la trajectoire tragique de Puyi.

Il ne reste plus à notre pauvre héro qu'à revenir sur les vestiges de son existence incroyable, dans cette scène surréaliste où Puyi visite la Cité Interdite 60 ans plus tard, et à disparaitre à jamais dans l'immensité d'une Histoire absurde mais passionnante.

Ainsi, c'est de par tout ceci et bien plus encore que « le Dernier Empereur » constitue sans doute l'un des biopics les plus intéressants de ses 30 dernières années, un film culte, un petit bijou de cinéma et d'Histoire, par l'une des dernières grandes figures du cinéma italien. Bouder ce plaisir serait pur snobisme !

 

    Ichimonji  



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