Cinq femmes autour d'Utamaro, Kenji Mizoguchi, 1946

Publié le par Carcharoth

 

Cinq femmes autour d'Utamaro (Utamaro o meguru gonin no onna), Kenji Mizoguchi, 1946

 

 

 

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Le nom d'Utamaro sera sans doute reconnu par les amateurs d'estampes et les historiens de l'art, puisque celui ci est l'un des peintres japonais les plus connus de la fin de l'ère Tokugawa. Diffusé en Europe, il inspirera les impressionnistes. Mizoguchi utilise donc une figure célèbre pour ce film d'immédiat après guerre, fortement soumis à la censure américaine mise en place par McArthur. Il se place complètement hors du monde dans ce film se déroulant dans « le monde flottant » des « quartiers du plaisir » (zones en bordures de la ville où étaient concentrés salon de thé et bordels), monde très féminin où s'exprime les désirs et où se jouent toutes les intrigues du film. Utamaro, s'il a peint un peu sur tous les sujets est plus connu pour ses portraits de beautés (bijin-e), dont les modèles étaient bien sur des courtisanes. C'est donc tout naturellement qu'on le retrouve à proximité du quartier où elles vivent. Les cinq femmes qui gravitent autour de lui sont Okita la courtisane, Tagasode la femme au tatouage, Oran la dame de compagnie, Yukie la fille de grand seigneur et Oshin la prostituée à la carrure de lutteur.

Utamaro1 Voici rapidement de quelle façon leurs histoires s'entremêlent. Okita, qu'Utamaro aime (?) est éprise de Shozaburo, une jeune homme à qui aucune femme ne peut résister. C'est aussi le cas de Tagasode, courtisane dont le dos à été peint par Utamaro avant qu'un tatoueur ne suive les lignes de l'estampiste. Cette dernière s'enfuie avec le beau jeune homme. Okita, pour se venger jette son dévolu sur Seinosuke, ancien fiancé de Yukie mais rejeté par son ex beau père pour avoir osé suivre Utamaro dans les critiques qu'il formulait à l'égard de l'art traditionnel et canonique. Yukie, malgré sa noble naissance et son éducation noble (et rigide) choisie de poursuivre Seinosuke et de quitter sa famille. Mais il est trop tard car celui ci est entre les mains d'Okita et a une dent contre Yukie. De plus, lorsqu'Okita le délaisse pour se lancer à la recherche de Shozaburo, il est ensorcelé par la beauté plastique d'Oran, jeune demoiselle d'honneur d'une richissime seigneur dont l'occupation favorite est de voir sa cour pécher nue (entendez par là en jupe et soutient gorge) le poisson. C'est à une de ces occasion qu'Utamaro l'avait repéré est fait venir dans son atelier pour la dessiner. La voilà elle aussi qui s'enfuit avec Seinosuke, au grand dam de Yukie. Oshin quand à elle aime et est petit à petit aimé par Take, l'assistant d'Utamaro qui annonce à la fin du film leur union. C'est d'ailleurs l'un des moment de gaité qui permet de mieux supporter le meurtre de Tagasode et Shozaburo par Okita, et la condamnation à mort de cette dernière.

 

Mizoguchi et Utamaro sont deux figures artistiques que l'ont peut rapprocher. Ils ont tout deux beaucoup travaillés pour et avec des femmes, ils ont vécus dans ou à proximité du quartier des plaisirs et fréquentaient régulièrement leurs habitantes. Enfin, tous deux ont produits des œuvres à destination du grand public pour de grosses sociétés (studio pour le cinéaste, éditeur pour le peintre) et sous l’œil dur de la censure. On le sait pour Mizoguchi, on le voit pour Utamaro qui risque l'exil à cause d'une estampe n'ayant pas plu au Shogun.

 

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C'est peut être à cause de cette dernière que Mizoguchi place son action dans ce qui était appelé à l'époque le Monde Flottant, hors de toute présence politique et policière, dans un espace temps assez mal défini (XIIIème ou XIXe s.?)que seule la présence du peintre permet de dater précisément. Il peut aussi grâce à cela dresser cinq portraits de femmes « flottants » dans ce monde sans contexte économico-politique fort. Cinq femmes aux origines diverses, aux fortunes inégales mais qui se retrouve à la fin autour d'Utamaro et Okita et font le même constat. Il faut être entière, forte et vivre selon ses désirs sans donner trop de considération aux jugements des tiers et à la morale par trop rigide imposée aux femmes. Pour en arriver la, il aura fallu deux morts et un bon nombre d'échecs amoureux à ces quelques femmes dont seule Oshin se détache par son bonheur. Mais s'il peint les déboires et le courage de ces femmes, Mizoguchi n'omet pas non plus leur vanité, leur égoïsme et parfois leur mesquinerie. Toutes rêvent en effet de se faire peindre -immortaliser, car leur monde est celui de l'éphémère où la jeune pousse bien vite la presque vieille dehors- par Utamaro. Notons d'ailleurs que ses gravures servaient aussi de catalogue aux filles des rues, et une belles estampe était souvent la clé d'une bonne clientèle. Ces aspects n'en cache pas un autre, celui du voyeurisme de l'artiste lui même que l'on sait client des filles qu'il peint et qui est aussi en quelques sorte un instrument, un intermédiaire entre l'oppresseur mâle et la courtisane.

 

utamaro LargeSi l'on suit dans son analyse psychologique Pascal Bonitzer, on peut voir dans la mise en scène de Mizoguchi son refus de la violence à l'égard des femmes et sa dénonciation de la domination masculine. En effet on peut remarquer avec lui que le réalisateur utilise très peu le zoom (pénétrant) où les gros plan (intrusifs) pour leur préférer les traveling, les plans moyens et d'ensembles sans variation de zoom. Les scènes violentes sont elles aussi évitées. Sans aller aussi loin dans l'analyse on soulignera aussi le remarquable talent de Mizoguchi pour faire correspondre cadrage de la scène et progression de l'histoire. Le duel entre Seinosuke et Utamaro, qui semble débuter bien mal pour le peintre se regarde et se comprend sans le son, juste en analysant les positions de la caméra et des protagonistes. Si Utamaro est toujours dominé par son adversaire au départ, l'affrontement s'équilibre dès que la peinture est utilisé comme medium, puis la supériorité du maître saute aux yeux avant que le pauvre Seinosuke ne se retrouve seul et vaincu. Il en va de même lors de la séparation de Yukie et du vaincu. Le plan est cadré sur les deux amants, avec un fond uni jusqu'à ce que le jeune homme annonce sa décision de partir. Petit à petit la caméra se déplace et laisse voir le couloir, la porte de sortie et le reste de la maison par ou arrive le père de la jeune fille (qui est le peintre attaqué par Utamaro et que tentait de défendre Seinosuke avant de se faire battre avec panache par l'estampiste) qui chasse le désormais indésirable. Durant le reste du film, cet art du montage et du cadrage est plus discret mais se fait toujours ressentir. Rien à voir avec la sérénité d'Ozu ou le tact de Naruse, ici on serait plutôt dans une forme de douceur, de respect des acteurs et de leur espace ; dans un cinéma qui s'exprime aussi bien par l'image (n'oublions pas que la plupart des anciens films -perdus malheureusement- de Mizoguchi étaient muets) que par le verbe et la mise en scène. Bref, du cinéma de maître.

 

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Cinq femmes autour d'Utamaro est bien sur un film urbain, citadin, mais les quelques scènes en natures, au bord de la mer par exemple n'en apparaissent que plus belles et enchanteresses.

 

Mizoguchi y exprime à nouveau un immense talent, une grande sensibilité notamment à l'égard des femmes de peu et de leur condition, à l'instar d'Utamaro quelques décennies avant lui. Un film qui n'a rien de mineur.

 

Disponible dans un superbe coffret chez Carlotta

 

 

 

 

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Carcharoth

 

 

 

 

 

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