Chacun son Cinéma, quand les réalisateurs de Cannes se font des films

Publié le par Nostalgic-du-cool

Comme vous l'avez vu sur le blog, avec Carcharoth nous avons récemment assisté à un petit festival de courts métrages qui s'est conclu par la diffusion de Chacun son Cinéma, un hommage au cinéma réalisé pour fêter le 60ème anniversaire du Festival de Cannes. Ainsi 34 réalisateurs prestigieux issus de 25 pays différents ont eu à réaliser un petit film de 3 minutes autour d'un thème : la salle de cinéma, l'antre de tout amateur de cinéma qui se respecte. Bref Gilles Jacob le président du festival résume bien le concept : "34 oeuvres individuelles pour une célébration collective". Tantôt émouvant et nostalgique, tantôt drôle voire absurde, tantôt sombre et inquiet, les hommages sont tous originaux et marquent l'infini des variations, des conceptions propres aux différentes cultures représentées autour d'un thème unique mais universel : le Cinéma. Bien évidement le cinéma asiatique (qui est fantastique !) était représenté et bien entendu Asiaphilie toujours là quand l'Asie pointe son nez se devait d'évoquer ces visions poétiques et nostalgiques des 6 grands réalisateurs venus du Japon, de la Chine, de Taiwan et de la Malaisie.



-One Fine Day Takeshi Kitano (Japon)

Bon à tout seigneur tout honneur je vais donc commencer par le court métrage de mon réalisateur préféré. Délirant et absurde sont des termes définissant bien ce court métrage. Perdu dans la campagne japonaise un vieux cinéma délabré semble la seule trace de vie dans la région, un vieux paysan en vélo décide de s'y rendre (évidement dans ce genre de lieu on pratique un tarif paysan). Il prend alors place dans un décor ubuesque, seul spectateur, à l'exception d'un chien attaché dans un coin, dans un cinéma à l'abandon, tout décrépit, qui semble n'avoir rien projeté depuis la fin de la 2nde guerre mondiale. Mais le pauvre spectateur n'est pas au bout de ses surprises car le projectionniste qui n'est autre que Beat Takeshi lui même est d'une incompétence sans borne : tout le long il va essayer de projeter un de ses films (Kids Return) sans succès. Il commence par enrayer la machine, puis fait brûler la pellicule sous les yeux ébahis de notre paysan, au final et après plusieurs heures notre pauvre spectateur n'aura pu voir que 3 scènes : l'ouverture, le milieu et la fin du film. Il ressort encore sous le choc de cette étrange démonstration d'incompétence et s'aperçoit qu'il doit repartir à pied vu que son vélo lui a été dérobé, il aura vraiment été arnaqué.
Bref ce film est un hommage étrange, drôle, absurde et plein d'ironie, ce n'est vraiment pas le genre de film auquel on s'attend mais finalement on se dit que même si c'est vrai que parfois la séance est pourrie, que le projectionniste est nul, qu'on se fait avoir sur le tarif on est toujours irrémédiablement attiré vers ce lieu mystérieux qu'est la salle de cinéma. C'est une déclaration d'amour par l'absurde que Kitano fait au cinéma. (Vidéo à voir ci dessous) Puis quand on apprend ce qu'a été la première expérience cinématographique du réalisateur  on comprend mieux sa vision :

J'ai vu très peu de films étant gamin. Ma mère très stricte et très axée sur l'éducation, cherchait par tous les moyens de m'empêcher de faire des trucs amusants. Et pas seulement aller au cinéma, mais aussi comme lire des bandes dessinées et des romans. Le premier film que j'ai vu au cinéma était quand mon grand frère m'a emmené voir un film italien, Le Cheminot (Il Ferroviere, Pietro Germi , 1956). Comme j'étais très jeune, je n'ai pas bien compris le film avec son thème socioculturel d'ouvriers, de grève et de socialisme. Je ressentais juste que c'était un film triste. Avec ce sentiment lourd qui pesait sur nos esprits, mon frère et moi avons commencé à rentrer chez nous quand, soudain, une bande de jeunes locaux est arrivé, nous a tabassé et a pris tout notre argent. Il nous a fallu marcher à pied deux longues heures avant d'arriver à la maison. Cela a rendu ma première expérience au cinéma encore plus triste."



- The Electric Princess House
Hou Hsiao-Hsien (Taiwan)

Cette fois c'est une vision plus triste, plus nostalgique que nous montre le réalisateur. Comme toujours la réalisation est très soignée, le film démarre en noir et blanc dans le Taiwan d'après guerre devant une salle de cinéma bondé, remplie d'enfants excités, de commerçants affairés. Toute une petite famille s'apprête à aller voir un film, après avoir acheté quelques sucreries aux enfants. Rapidement nos élégants spectateurs habillés comme s'ils allaient à un gala disparaissent derrière le grand rideau qui sépare l'entrée de la salle à proprement parler d'où s'échappe déjà l'ambiance sonore du film projetté. Seulement quand la caméra franchit le rideau ce n'est pas la salle pleine de vie qu'on découvre desormais en couleur mais un cinéma désert et à l'abandon depuis plusieurs années.
Le réalisateur projette ainsi son inquiétude quant à l'avenir du cinéma et montre la fin d'un certain cinéma familial, à l'ambiance bon enfant, symbolisé par la fin du court métrage où le silence a pris le pas sur les cris d'enfants et les musiques surannées des films.


- En Regardant le film Zhang Yimou (Chine)

Yimou nous offre lui aussi un regard nostalgique, non plus inquiet comme le précédent film évoqué mais plein de tendresse. Dans un village perdu au fin fond de la Chine un grand événement vient rompre la monotonie : des projectionnistes vont venir montrer un film. C'est la grande agitation, les enfants sont impatients, la caméra s'arrête en particulier sur l'un d'eux, souriant et surexcité, intrigué par les étranges machines utilisées, il dévore des yeux tous les préparatifs du film. Enfin la nuit tombe, l'enfant piaille d'impatience, joue aux ombres chinoises sur l'écran blanc, puis enfin le film commence mais le pauvre petit trop épuisé par tant d'émotion s'est déjà endormi...
Très certainement autobiographique c'est un film émouvant et drôle montrant l'incroyable engouement que suscitait ces séances extraordinaires du temps ou les cinémas étaient ambulants.

 

 

- It's A Dream Tsai Ming-Liang (Malaisie)

Comme souvent avec ce réalisateur le film est assez hermétique et toujours très sensuel. Dans l'ambiance feutrée d'une salle de cinéma une femme offre à son voisin de derrière les quartiers de poire qu'elle savourait, une relation semble s'entamer. Non loin de là un enfant, son père et sa grand mère profitant d'un rare moment d'intimité familiale partagent un fruit (une sorte de papaye) avant d'aller faire un tour dans le cinéma.
Comme souvent le sens nous échappe car comme l'indique le titre c'est une vision onirique, mais on comprend que l'enfant est le réalisateur et qu'il rend ici hommage à sa grand mère, il nous montre la salle de cinéma comme un lieu vivant où l'on se rencontre, se retrouve, où l'on savoure la vie.

 


- I Travelled 9000 km to give it to You Wong Kar-Waï (Chine, Hong Kong)

Comme toujours ce qui nous éblouit le plus c'est la manière de filmer du réalisateur, sa façon de jouer avec la lumière, de sublimer les corps, de suggérer plus que montrer avec langueur et subtilité. Ici il décide de filmer un couple dans l'obscurité d'une salle de cinéma, les corps simplement éclairés par les reflets du film projeté ( Alphaville de Godard) se dévoilent vaguement dans une semi obscurité où seuls les fauteuils rouges de la salle et les souliers de même couleur de la jeune femme sont clairement distinguables. Dans cette pénombre rougeâtre pleine de sensualité les corps se cherchent à tâtons, se trouvent, s'étreignent, bercés par la musique du film. Il n'y a pas de dialogue, juste des sous titres, rien ne vient rompre la poésie, l'intimité que peut offrir une salle de cinéma à un couple.
Dans son court métrage Wong Kar-Wai évoque les amours qui peuvent naître dans la salle de cinéma mais aussi l'amour du cinéma que fait naître chez nous l'atmosphère unique de ces salles mythiques.


- Zhanxiou Village Chen Kaige (Chine)

Encore une fois c'est une évocation tendre et pleine de poésie de souvenirs de cinéma. 1977, malgré un hiver glacial, un groupe d'enfants reste dehors pour regarder hilare la projection sur un petit écran d'un film de Chaplin. Hélas le projecteur qui n'est plus alimenté en électricité tombe en panne. Les enfants ont alorsune idée, ils le raccordent comme une dynamo à leur vélo et grâce à la force motrice le film reprend et tandis que Charlot tourne en rond pour échapper à son poursuivant les enfants, sourire aux lèvres, pédalent sur place pour faire continuer le film. Mais soudain un adulte fait irruption interrompant la projection clandestine, tous fuient sauf un enfant, aveugle, restant assis, demandant la fin de la projection. 30 ans plus tard on le revoit adulte cherchant à tâtons une place pour s'asseoir dans une salle de cinéma.
C'est une belle évocation de l'émerveillement que peut susciter le cinéma chez les enfants, mais aussi c'est un hommage à l'universalité du cinéma qui peut toucher tout le monde : même ceux qui ne peuvent voir peuvent être emportés par l'atmosphère unique de la salle de cinéma.


Pour avoir un avis sur les autres courts métrages du film je vous conseille d'aller faire un tour sur le blog d'Anna ici. Puis étant donné qu'il n'y a pas que le cinéma asiatique dans la vie je souhaite donner une mention spéciale à certains courts métrages absoluments excellents : Tout d'abord à celui terrifiant de Cronenberg, à celui hilarant de Ken Loach , à celui violent et décalé de Lars Von Trier, à celui très politiquement incorrect de Polanski et enfin au très dépaysant A 8944 km de Cannes de Walter Salles que vous pouvez voir ici.


Nostalgic du Cool

 



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Anna 14/12/2007 17:57

Merci pour le lien ! En tout cas très bonnes analyses, je me souviens en effet du court de Kitano qui était très bon et de l'aspect autobiographique très émouvant de plusieurs des courts de cinéastes asiatiques... Un bel hommage au cinéma que ce film !