"Breathless" de Yang Ik-June : a history of violence :

Publié le par asiaphilie

« Breathless » de Yang Ik-June : a history of violence :

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   Dans le paysage cinématographique coréen, Yang Ik-June fait assurément figure d’exception. En témoigne son premier film, « Breathless » (dont le titre original est «Ddongpari », soit littéralement « Mouche à merde »), produit et réalisé en marge du système de production coréen. Réalisateur, scénariste, producteur, monteur et acteur principal du film, Yang Ik-June démontre en portant toutes ses casquettes différentes une volonté féroce de contrôle vis-à-vis du processus créatif de son œuvre, à l’image d’un John Cassavetes. Loin d’être la position d’un réalisateur qui cherche à se donner un cachet, à se distinguer de la masse des autres metteurs en scène, l’indépendance de Yang Ik-June est plus que cela : elle est une démarche artistique, et l’esprit et la chair de « Breathless ». Si l’œuvre est aussi sèche, fruste, brutale, qu’elle semble si spontanée, naturelle et frontale, c’est justement du fait d’une mise en scène qui doit se démener avec les faibles moyens dont elle dispose pour en faire une force, un atout. Au milieu d’un cinéma coréen qui croule sous la surenchère technique et visuelle, qui se sent le devoir de faire de la performance, de ménager des morceaux de bravoure esthétiques plus ou moins intéressants, plus ou moins gratuits (pensons à la scène de bagarre en plan-séquence façon beat-them-all dans « Old Boy » ou aux travellings vertigineux d’un Kim Jee-Woon), et face à la récente immigration de ces auteurs vers le cinéma américain (Kim Jee-Woon va tourner avec Arnold Schwarzenegger, Park Chan-Wook va tourner pour la Fox, sans compter que le dernier film de Na Hong-Jin, « The Murderer », a été co-financé par la 20th Century Fox avec pour condition de réaliser un remake et une suite éventuelle…), l’indépendance de Yang, ainsi que l’aspect volontiers rudimentaire de sa mise en scène apparaissent paradoxalement comme un bain de jouvence pour le spectateur. Ainsi, loin d’étouffer et d’occulter le sujet de son film sous une mise en scène artificielle, Yang Ik-June permet de donner de l’air et de l’espace à son histoire, plus encore à ses personnages, et surtout, à ce qu’il a à dire, à ce qu’il a à évacuer, dans un film que le réalisateur présente lui-même comme une tentative de catharsis de ce qu’il a vécu.

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Le film suit le quotidien violent de Sang-Hoon, un petit caïd qui travaille comme recouvreur de dette. Il ne s’est jamais remis du drame qui, enfant, frappa sa famille : alors jeune garçon, Sang-Hoon assiste au meurtre accidentel de sa jeune sœur par son père, alors que ce dernier se disputait violemment avec leur mère. De cet évènement, il gardera une rage et surtout une haine profonde à l’encontre de son père, qu’il n’hésitera pas à exprimer au cours de son travail. Un beau jour, celui-ci a un accroc avec une jeune lycéenne, Yeon-Hee, qui finit par lui tenir tête. Elle aussi cache un passé douloureux. Va se tisser entre ces deux êtres qui ignorent les souffrances de l’un et de l’autre, une amitié nouvelle…Mais Sang-Hoon peut-il pardonner ? Et plus encore, peut-il être pardonné ?

   Vous l’aurez compris, « Breathless » traite d’un sujet qui semble constituer la quintessence du cinéma du Matin Calme : la violence de la société coréenne. C’est une évidence qui semble s’imposer à chaque film de la péninsule…Mais si des films comme « Sympathy for mister Vengeance » de Park Chan-Wook, « Bad Guy » de Kim Ki-Duk ou encore « Peppermint Candy » de Lee Chang-Dong en ont dressé les premiers le portrait édifiant au début des années 2000, les films coréens d’aujourd’hui semblent quelque peu se complaire dans ce constat, à tel point qu’ils en font une réalité indépassable, que chacun ressasse à sa manière, et qui devient un prétexte pour composer des œuvres chocs, ultra-violentes et nihilistes. La peinture de la violence est donc plus devenue un argument de vente, un effet de style – pour ne pas dire de mode- qu’un réel propos sur une réalité sociale… Là aussi « Breathless » surprend pour les mêmes raisons : parce qu’avec son budget limité, le film se refuse à toute esthétisation de la violence. Loin de toute jouissance, les coups font mal dans « Breathless ». La violence qui est mise en scène est une violence sèche, primitive, celle des corps qui s’entrechoquent et se blessent. On se casse la gueule dans « Breathless ». Plus encore, ce qui frappe, c’est le cycle de la violence que le film dépeint, sa circularité entre les personnages, telle une maladie qui contamine chacun tour à tour. Ainsi, la mise en scène, particulièrement intelligente tout en étant d’une discrétion et d’une simplicité totale, joue énormément sur les points de vue, entre celui qui donne la violence, celui qui la reçoit, et celui qui en est spectateur, la position de chaque personnage changeant à tour de rôle selon la situation. Ainsi la violence se transmet, s’enseigne, s’apprend, les personnages, d’abord effrayés, s’éduquent à la violence, s’en imprègnent, jusqu’à ce qu’elle devienne chose banale – pire- qu’elle soit acceptée.

   Plus encore que de poser un simple constat de ce mal généralisé, Yang Ik-June montre avec une limpidité exemplaire la façon dont la violence gangrène à la fois les individus, la société et surtout la cellule familiale. La famille se fait le réceptacle de la violence dont les personnages sont victimes dans la rue. Elle est le lieu où les humiliations, les coups, les brimades ressurgissent et se transmettent aux autres membres de la famille. Ainsi, la violence dont use Sang-Hoon dans son travail est la même qu’il exprime en battant continuellement son père lorsqu’il rentre chez lui. La haine du père, du chef de famille irresponsable et meurtrier, est ce qui motive Sang-Hoon dans chacun de ses actes. Les mauvais payeurs qu’il bat ne sont rien d’autres pour lui que des représentations de son père par procuration. On le surprendra notamment prendre un malin plaisir à corriger un père qui battait sa femme devant les yeux de ses propres enfants, et à le traiter de Kim Jong-Il...Ainsi, Sang-Hoon devient un personnage clairement tragique dans le sens où par la violence, il espère trouver une forme d’exutoire, de catharsis du drame qui a frappé sa famille. Néanmoins, en donnant la violence dont il a été victime, celui-ci devient lui-même coupable à son tour, ce qu’il réalisera notamment lorsque son jeune neveu le surprendra en train de battre son propre père. On ressent de la part de Yang Ik-June une certaine forme de colère vis-à-vis des personnages des parents dans son film : les pères sont irresponsables, ils jouent les dictateurs et rejettent sur leur famille la violence dont ils sont victimes dans la rue…Par là même, les fils reproduisent à leur échelle la violence dont ils sont témoins et qu’ils reçoivent de leur père. A l’image du père de Yeon-Hee, traumatisé de la guerre du Vietnam et qui n’arrive pas à faire le deuil de sa femme, les personnages semblent pris dans une boucle autodestructrice de laquelle ils ne peuvent se déprendre. L’horreur qui réside dans le lien familial est qu’en affirmant vouloir s’en affranchir, on affirme intrinsèquement l’impossibilité de s’en délivrer…Tout ceci joint ensemble dresse donc le portrait d’un chaos social et humain sidérant duquel chaque personnage tente d’échapper. Mais cette tentative est sans cesse déjouée par la violence, pulsion qui rattrape les personnages et les rattache de nouveau au schéma social et destructeur dans lequel ils sont imprégnés. Une fois la voie de la violence embrassée, les personnages ne peuvent s’en détourner, sinon au prix de leur vie. 

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  Mais le film aurait très bien pu s’achever sur ce constat fort pessimiste. C’est sous-estimer l’intelligence et la finesse de l’écriture de Yang Ik-June. Car de cette histoire tragique et douloureuse, il fait émerger une humanité bouleversante, qui fait de « Breathless » un moment poignant de cinéma. Là réside le vrai charme du film : certes, à l’image des autres long-métrages coréens, l’œuvre est noire, âpre et violente, mais elle parvient à toucher les cimes du chef d’œuvre en faisant preuve d’une sensibilité formidable. L’amour que porte Yang Ik-June pour ces personnages est indéniable, et c’est ce qui empêche finalement le film de sombrer dans le tout venant du cinéma coréen… Ainsi humour, amour, compassion, violence, horreur et rédemption se mêlent dans des personnages d’une très belle densité, d’une crédibilité totale, d’une humanité bouleversante. Ainsi, surgit à travers la sécheresse et l’aridité de la mise en scène, à travers l’aspect rudimentaire et brut de la réalisation une âme, et de la chair, bref, un film qui, derrière son apparente âpreté, dissimule de la beauté, de l’émotion, toujours très naturelle, toujours sur le ton juste, sans patho, sans mélo. Ici, l’émotion ne surgit pas de la multiplication des effets de mise en scène (on peut repenser au dernier Kim Jee-Woon qui ramait dans la semoule pour tirer de son métrage ultra-violent un patho peu convaincant), mais bel et bien d’une histoire et de personnages qui nous semblent vrais, authentiques, en partie grâce à un casting d’acteurs habités. Le film, au départ très dur, se voit donc investi petit à petit d’humanité, à la manière de ces très gros plans de plus en plus répétitifs sur les visages des personnages qui envahissent l’image, la remplissent, et éclipsent –pendant la durée d’un plan, d’un regard- la violence du film. Le tragique de l’œuvre est donc de nous confronter à des personnages qui sont mi-victimes mi-coupables d’un système malade, mais qui sont dans l’impossibilité totale de se racheter…

  Ainsi, « Breathless », c’est peut-être la dernière vraie claque du cinéma coréen depuis 2009, celle d’un cinéma pensé et pesé qui ne repose sur aucune esbroufe, celle d’un cinéma vrai, entier, sincère, qui accroche le spectateur, et vit en lui à tout jamais. Ce premier film achevé, Yang Ik-June n’a déjà plus rien à prouver de son génie : on en sort le souffle court…

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                                            Ichimonji

       

Publié dans Corée

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Commenter cet article

palilia 12/10/2011 17:55


c'est plus joli comme titre "Breathless" même si ça coupe le souffle que "mouche à merde". Dire que tant de gens vivent encore (et pas en films) ces vies chaotiques,qu'on en a conscience mais que
finalement ça continue. C'est un très bel article