Blues Harp, un diamant bleu de Takashi Miike (1998)

Publié le par Nostalgic-du-cool

Blues Harp, Takashi Miike (1998)





1998 aura décidément été une belle année pour Miike. Il réalise en effet Bird people of China, Andromedia et Blues Harp, trois films calmes et sereins qui prouvent l'étendue de son talent, qu'il ne faut pas réduire au cinéma trash, gore et scatologique. On connait en effet surtout le réalisateur pour Ichi the killer, sa trilogie Dead or Alive ou encore le film d'horreur Audition. Mais cet aspect de sa filmographie n'est que l'arbre qui cache la forêt, la partie que les distributeurs occidentaux veulent bien mettre en avant car il la savent facilement « marketisable » et vendable. Mais cette niche qu'exploitent les commerciaux du cinéma ne doit pas nous faire oublier que Takashi Miike est d'abord un génial touche à tout, un artiste atypique, original ; capable du pire comme du meilleur dans une œuvre qui compte aujourd'hui plus d'une centaine de réalisations. On l'aura souvent répété sur ce blog, mais il est toujours bon de le rappeller.




Blues Harp appartient à ces petits bijoux dont Miike, ancien assistant d'Imamura a le secret. C'est un film simple et sensible, à la mise en scène assez classique par rapport à celle des films cités plus haut. Seul le début rappelle l'ouverture maintenant culte du premier Dead or Alive (1999), avec son montage hyper rapide, clippesque, violent et sur une musique survoltée. Mais par la suite tout redevient assez normal et on peut se concentrer sur l'histoire proprement dite.



Chuji est le fils d'un GI et d'une prostituée japonaise. Abandonné très tôt il grandit comme il peut dans un quartier où l'on voit peu la police. Adulte, il travaille dans un bar et rend régulièrement visite à un vieil SDF noir dont il a fait son père adoptif. Un soir il aide une jeune fille importunée par des touristes et sauve un yakuza que pourtant recherchent les mafieux pour qui il deale occasionnellement. Ce dernier, Kenji appartient à un clan adverse dont il entend bien prendre la tête. A partir de ce moment sa vie change. Il se met en couple avec Tokiko (la jeune fille) et ne tarde pas à être importuné à cause de Kenji. Dans le même temps, un producteur entend Chuji jouer de l'harmonica sur scène et lui propose de faire une audition devant son patron. Le même jour Kenji doit prendre violemment le contrôle de son clan avec l'aide d'un autre. Mais les rivalités, la jalousie et les trahisons vont bouleverser le plan bien huilé du jeune mafieux...




Ce film préfigure en quelques sorte le premier opus de la trilogie Dead or Alive, on y retrouve les même thèmes. On pourrait aussi dire qu'il entre dans la continuité d'une autre trilogie de Miike, moins connue, celle de Shinjuku Triad Society. Dans tous les cas nous sommes dans le monde des Yakuzas, de la nuit, de la drogue, des marginaux et autres exclus.

Ainsi en va-t-il du héros, Chuji qui est un métis dont le père est « mort au vietnam » ce qui signifie en réalité qu'il a engrossé une femme et est repartit aux USA. Kenji le yakuza est un bon japonais mais on ne peut passer sous silence son attirance refoulé pour Chuji (et sa relation avec son garde du corps est assez ambigüe aussi). La scène où il le regarde dormir à moitié nu dans ses draps est assez évocatrice. Dans tous les cas, homosexuels ou métis ils trainent dans des quartiers contrôlés par la mafia, où prostitution et trafics sont légions. Les touristes américains que vire Chuji au début du film sont sans doute là pour cela, et c'est pourquoi ils s'en prennent à Tokiko, cliente « normale » qui n'a aucune envie de les suivre ! C'est peut être aussi pour ce métis abandonné une manière de se venger de ce père absent, de ce représentant de l'invasion américaine (que l'on perçoit aussi dans les avions de chasse qui passent dans le ciel régulièrement). Marginal Chuji l'est aussi parce qu'il joue de la musique, parce qu'il travaille avec des artistes un peu underground dans le bar (dont le patron est Mickey Curtis, lui même réellement métis !). Mais l'harmonica est la seule façon qu'il a trouvé d'exprimer ses sentiments, dont il ne parle que très peu. Et il les exprime plutôt bien !




D'ailleurs Blues Harp s'il n'est pas à proprement parler une comédie musicale (mais on voit que ça tarabustait Miike qui en réalisa une en 2001 : Happiness of the Katakuris) est un film musical. En effet chaque scène clé, chaque moment important du film est soutenu par une performance live dans le bar de Chuji, ce qui donne une profondeur supplémentaire à ce lieu. C'est toujours Yuya, le chanteur du bar qui donne le tempo. C'est lui aussi qui pousse Chuji à monter sur scène et qui souhaite faire de lui le nouveau leader de son groupe. A l'intrigue centrale se mêle donc des performances live tout à fait honnêtes et intéressantes musicalement.




Mais ce n'est pas pour sa bande son que j'ai aimé Blues Harp, ni pour le portrait de ces marginaux et laissés pour comptes, ni même pour sa fidèle description du monde passionnant des yakuzas, mais parce que malgré tous ces sujets difficile, Miike parvient à faire un film beau. D'autre en ont [les sujets difficiles] tirés des films magnifiques et intéressant mais aussi souvent très sombres et tristes. Takashi Miike parvient ici à nous livrer une œuvre où chaque riff de guitare, chaque note d'harmonica nous rappelle la beauté de la vie, met le doigt sur les petits rien qui lui donne un sens. Il parvient à faire un film sensible et délicat sans tomber dans la naïveté, dans l'angélisme (le final est assez sombre, même s'il arrive sans grande tristesse, comme une fin inéluctable, la conséquence d'une suite de choix bénins) ou le mièvre.

Amitié, amour, quête de soi sont quelques grands thèmes que Miike interroge de loin en loin dans son film, sans s'apesantir. C'est ainsi que Blues Harp passe vite, très vite tant l'histoire est fluide, tant son déroulement semble naturel, tant on goûte et apprécie les moment de joie et de bonheur distillés lorsque la vie de Chuji prend belle tournure. C'est en fait tout simplement de la vie que parle le réalisateur, avec ses beaux et ses tristes épisodes, avec la vie et la mort, la transmission de la première et l'acceptation de la seconde. La scène où le jeune homme apprend que Tokiko est enceinte est d'une simplicité touchante, encore une fois la chose semble normale, Chuji rit, sourit, est heureux tout simplement, et on l'est pour et par lui.




Qu'il arrive dans un tel film à éviter les écueils cités plus haut prouve que Takahi Miike est un réalisateur de grand talent, capable avec un film simple et humble de nous émouvoir, de nous faire sourire. Il prouve ainsi une fois de plus qu'il est magnifiquement polyvalent, que ses films protéiformes, qu'ils soient sensibles ou gore arrivent toujours à nous questionner, à nous interpeller, soit par la beauté, soit par le choc des images et qu'il est petit à petit devenu un incontournable du cinéma japonais moderne, impossible à enfermer et à résumer dans des films trash.



Carcharoth



La fiche Imdb

Sites à consulter sur le film : SanchoDoesMiike



Publié dans Japon

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