Red Angel (L'Ange Rouge / Akai Tenshi), Masumura, 1966

Publié le par Nostalgic-du-cool

# 2 Red Angel (Akai Tenshi / L'ange Rouge), Masumura, 1966





L'ange rouge (Akai Tenshi) n'est pas l’œuvre phare de Masumura en Europe. On le connait plus pour Moju (la Bête) et ses films érotiques. Pourtant Masumura, qui avait 15 ans en 1939 et a étudié le cinéma à Rome aux cotés d'Antonioni ou de Fellini (étant par la même le premier japonais à intégrer le Centre Expérimental de Cinématographie grâce à son travail sur Kierkegaard notamment). Au milieu des années 50, alors qu'il vient de rentrer au Japon il pose les bases de la Nouvelle Vague nippone et précède Oshima et Imamura dans leur volonté de s'extraire de la main mise des studios (même si Masumura travaille pour la DAIEI.

L'Ange Rouge, loin de l'érotisme est un film de guerre, se déroulant sur le front mandchou de la guerre sino-japonaise. A l'instar d'un Kobayashi (la Condition Humaine), Masumura choisit cette guerre (déclenchée par le Japon en 1937) qui n'est pas vraiment la seconde guerre mondiale et situe son action avant que cette dernière ne commence pour montrer toutes les atrocités qui ont aussi été commise durant celle ci. Peut être s'agissait-il de ne pas raviver un passé trop proche et traumatisant en évoquant la cause d'Hiroshima et Nagasaki et de l'humiliation par la défaite du Japon en 1945.



Le film, en noir et blanc fait directement entrer le spectateur dans l'ambiance et le rythme puisqu'il débute sur des sons et des images d'explosions, de combats. Puis la voix off, celle de l'héroïne Nishi prend le relais et commence à expliquer la situation. Nous n'aurons de cesse de faire des aller et retour entre un hôpital un peu en retrait du front et un autre situé juste derrière les lignes, et pour finir l'héroïne se retrouvera dans un camp avancé, encerclé et dont la moitié des soldats sont atteints par le choléra. Elle découvrira à travers son métier d'infirmière toutes les horreurs de la guerre et nous avec. Du viol aux amputations en passant par le manque cruel de moyen et le désespoir qui en découle pour les soignants. Elle se fera en effet violée presque dès son affectation dans le premier hôpital dans l'indifférence de sa hiérarchie. Puis, outre le fait qu'elle passe pour un morceau de viande marchante aux yeux de tous les soldats blessés, elle devra accepter de passer la nuit avec un docteur pour obtenir un avantage à un soldat. Heureusement pour elle le docteur en question a juste besoin de piqures de morphine et ne souhaite pas profiter d'elle. Sa bonté et son dévouement auprès des soldats la poussera à aider un amputé des deux bras à se masturber et à l'amener dans un hôtel pour qu'il puisse passer la nuit à coté d'une femme, dernier moment de plaisir qu'il s'accordera avant de se suicider. Retournant à l'hôpital du front elle avouera son amour au docteur et le forcera à arrêter la morphine pour qu'il puisse la « faire femme », avant de mourir dans d'absurdes combats.




Masumura ne se borne donc pas à réaliser un film guerrier et d'action (car d'action il y en a peu, sauf lors des dernières scènes) mais touche à l'âme humaine, à la condition de la femme et à celle de l'homme (avec un grand H) durant la guerre, menant évidemment une réflexion critique sur celle ci. Cette jolie jeune femme, Nishi, qui se fait violer n'est pas soutenue par ses supérieurs qui lui avoue que ce n'est pas la première fois mais qu'ils ne feront rien. Pour autant elle n'est pas révolté ou rancunière puisque c'est pour le soldat qui l'a violé qu'elle décide d'accepter de dormir avec le docteur afin que celui ci lui transfuse du sang (normalement réservé aux officiers supérieurs). Après sa mort, elle culpabilisera d'en être en partie responsable. De même avec ce soldats sans bras qui se jettera du haut du toit de l’hôpital après avoir passé une belle nuit à ses cotés (en tout bien tout honneur bien sur). Même si on lui répète qu'elle ne doit pas avoir de cœur et voir les soldats comme des chiens ou des objets, elle ne peut s'empêcher de s'attacher à eux et de souffrir avec eux. De nombreuses fois on l'entendre dire « pauvre homme », « pauvre soldat ». Ce que ne font jamais les autres infirmières ou docteurs. En aparté, et lorsqu'il est seul avec elle le docteur Okabe lui confiera son dégoût de la guerre et de son rôle dans celle ci : boucher, amputeur, il ne se dit plus docteur et se drogue pour oublier les centaines de bras et de jambe qu'il coupe, faute de moyens plus doux pour empêcher qu'un membre ne se gangrène où vide de son sang un soldat blessé. Mais face aux patients, qu'il n'arrive plus à considérer comme humains, il se montre froid et implacable, récupérant le soir grâce à la morphine de ses horribles journées.

Rien ne nous est épargné, pas même les amputations sans anesthésies ou les extractions de balles ou d'éclats d'obus dans des plaies béantes.




La sexualité, viol non compris est tout de même bien présente, même en ce temps de guerre. La disette de femmes, l'éloignement de la mère patrie et la mort toujours présente entraîne une perte importante des repères et des valeurs conventionnelles ; qui encourage un vie et des aventures éphémères, des sentiments à court terme et des comportements bestiaux, où considérés comme tel vu leur éloignement de la stricte morale nippone.


Masumura filme tout cela avec un belle humanité et ne porte pas de jugements à l'emporte pièce, ne condamnant fermement que la guerre, stupide, absurde qui ne ravit que les brutes et les démons qui dirige l'armée. Les autres, les blessés sont plutôt montrés comme broyés, happés par l'horreur et intérieurement détruits. Ce sont les gueules cassées du Japon qui Nishi doit soigner et consoler. L'humanité s'évapore cependant lorsqu'un bataille a lieu à quelques kilomètre de là, et qu'arrive les convois de blessés. Alors le réalisateur montre l'usine que devient l'hôpital et filme l'industrie de l'horreur. Il filme le négatif de cette guerre, cette boucherie infâme et dégradante où l'homme perd tout ce qui fait de lui un homme, comme l'explique le docteur Okabe à Nishi. On comprend alors que peut être ces violeurs, ces hommes affamés de femmes veulent peut être par la prouver qu'ils sont encore en vie, que même diminués ils sont encore hommes. Pour autant (heureusement) Masumura ne justifie aucunement ces viols, même s'il en situe une partie de la cause hors des hommes eux même pour en rendre les grands généraux et les dirigeants du Japon responsables.




Films très fort, beau et poignant, l'Ange Rouge (Akai Tenshi) gagne à être connu pour son message mais aussi pour ses qualités filmiques propres, son noir et blanc soigné, sa mise en scène impeccable et ses acteurs très convaincants dans des rôles loin d'être faciles. Il faut aussi bien voir que sans Masumura, le Japon n'aurait peut être pas connu un renouvellement aussi important lors des années 60-70, et que sans ses autres films connus pour leur excès, Ni Miike, ni Tuskamoto, ni Ishii n'aurait été possible.


L'article de Wildgrounds


 Carcharoth




Publié dans Japon

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