A Petal (Ggotip), Jang Sun-woo, 1996

Publié le par asiaphilie

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Jang Sun-woo est le réalisateur d'une dizaine de film, entre 1986 et 2002. Son très controversé Ressurection of the little match girl a pour le moment marqué la fin de sa carrière tant l'échec commercial fut grand. Il est l'un des plus grands réalisateurs de la nouvelle vague coréenne (entre 86 et 99?) et est considéré comme une figure très importante dans le renouveau du cinéma dans le pays ainsi que l'un de ceux à qui l'on doit sa reconnaissance internationale. Bref, si aujourd'hui il est un peu oublié, à l'ombre de plus jeunes et plus commerciaux réalisateurs comme Kim Jee woon, Park Chan Wook ou Kim Ki Duk, il n'en demeure pas moins une figure mythique et centrale du cinéma Coréen. J'en profite au passage pour remercier Insecte Nuisible qui par ses listes sur Sens Critique m'a orienté vers ce réalisateur. Bien que nos vues sur le cinéma coréen actuel ne soient pas tout à fait les même je dois bien avouer que je le suis dans le constat qu'il dresse : l'industrie cinématographique coréenne est devenue de plus en plus frileuse et censure ses réalisateurs les plus borderlines. Ce qui ne l'empêche pas à mon sens de livrer des thriller et autres films noirs de très bonne qualité ! Nous aurons sans doute l'occasion d'en reparler en fin de semaine...

 

Concentrons nous pour l'instant sur A Petal, huitième film de Jang Sun-woo qui revient sur un événement fondateur de la carrière de l'auteur mais plus largement de tout le cinéma coréen contemporain (et tout la société!). Tout comme Le Vieux Jardin de Hong Sang Soo plus récemment, ce film parle en effet du soulèvement populaire de Kwangju en mai 1980 (qui eut lieu suite à la mort de Park Chung Hee et au très rapide rétablissement de la loi martiale par Chun Doo hwan pour contrer les revendications sociales. Voir The President's Last Bang). En fait, A Petal est un film à la chronologie éclatée et il ne décrypte donc pas l'évènement comme aurait pu le faire un documentaire. Se télescopent le temps de la révolte, des violences et de la répression avec l'après-massacre, le tout encore fragmenté par différents lieux et différents points de vue. On passe ainsi d'images d'archives, à des souvenirs confus de manifestations qui tournent mal, de fosses communes à un temps ultérieur de souffrances et de convalescence pour l'héroïne, à la recherche de cette jeune fille par un groupe d'amis de son frère décédé.

Cet éparpillement est sans doute dû au fait que lors du soulèvement et de sa terrible répression Jang Sun-woo était... en prison (pour des propos jugés dangereux par le pouvoir en place), ce qui implique qu'il n'a rien vu de ces manifestations, et donc que son point de vue est assez extérieur et ultérieur.

apetal2Le titre du film, qui rappelle assez peu la violence du sujet est inspiré du livre La bas sans bruit tombe un pétale de Choe Yun, duquel s'est inspiré Jang Sun-woo. Le réalisateur offre malgré cela une vision très personnelle, très artistique des évènements. Il mélange différentes époques et différents types d'images pour mieux plonger son spectateur dans une ambiance violente, dramatique et engagée ; aussi bien politiquement qu'artistiquement. La difficulté (15 ans de recherche de producteur) rencontrée pour réaliser ce long métrage le prouve bien. Mais celle ci a sans doute aussi permis à Jang Sun-woo d'affiner son art et sa vision de l'évènement. Il s'affirme à l'époque avec ce film comme un grand réalisateur, montrant ce qui est sans doute son chef d’œuvre, où il fait preuve d'une belle maîtrise des outils techniques. Chaque chose est à sa place mais on a tout de même un très nette impression d'anarchie, de bouleversement qui sied particulièrement bien au film. Ainsi, chaque époque / point de vue est matérialisé et repéré par une mise en scène différente. Un noir et blanc léché pour le passé le plus lointain (à l'exception de la scène d'ouverture, qui pose très habilement et rapidement les bases de toute l'histoire) et les images des manifestations et violences, une réalisation brutale, saccadée pour les rencontres entre la jeune fille et l'ouvrier alcoolo et enfin un montage plus lent, calme et froid pour les scènes où les jeunes amis de feu le frère de la miss recherchent cette dernière. Une voix off de l'un des jeunes hommes permet aussi de repérer ces épisodes qui sont temporellement à peine décalés des rencontres entre la demoiselles et l'ouvrier éthylique. Ce qui d'ailleurs fait que la liaison entre ces deux espaces-temps ne se fait jamais, alors qu'on l'attend tout au long du film. Ce décalage est en fait expliqué dès la première scène, qui met en parallèle deux choses la aussi extrêmement désaccordées : Des images d'archives de Kwangju 1980 avec en fond un air de pop psychédélique que l'on voit ensuite interprété par la jeune fille devant le groupe d'amis de son frère dans un environnement bucolique.

 

 


D'entrée de jeu l'on sait que le film sera basé sur ce hiatus énorme, que l'on ne verra bien sur pas une version officielle ni même « historienne » de l'évènement mais un point de vue viscéral, artistique et indépendant. En parlant d'Art, Jang Sun-woo intègre à son film quelques épisodes en animation, notamment des cauchemars et des traumatismes de la jeune fille. La encore c'est habile, très bien glissé dans la relation qui se noue petit à petit entre l'ouvrier et la fille. Cela commence par un regard, un homme qui pisse dans une rivière et une fille qui se met à le suivre, puis un viol, riant, des coups, des cris puis un attachement paternel, une protection et enfin une séparation... Tout cela sécrète une sorte de poésie, de mystère. La grande Histoire et la plus petite se même. On entend les discours officiels et ceux de la rue, ceux de la campagne, des bars. On sent à la fois l'espoir et la résignation devant certaines choses ; la lucidité des propos mais aussi le formatage des cerveaux par des décennies de dictature militaire.

 

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A Petal est un grand film parce qu'il est beau, fort, intelligent, engagé et très bien mis en scène. Une belle puissance se dégage des acteurs, de la musique, des images qui sont bien souvent « choc ». C'est un film comme on aimerait en voir plus qui revient sur un épisode fort de l'histoire coréenne et qui quelque part dure encore dans la société contemporaine ; comme le dit le narrateur à la fin du film (indiquant aussi au passage le temps de référence du film, qui se situe après tous les autres) : « si vous passez par un cimetière, le coin d'une rue ou une rivière, vous pourriez rencontrer cette jeune fille. Bien que vous puissiez voir sa peau à travers ces vêtements pourris, faites semblant de ne rien remarquer. Si un jour elle vient vers vous, ne soyez pas effrayé et ne lui faites pas peur. Prenez juste le temps de lui porter un peu d’intérêt ». Qui est alors vraiment cette jeune fille. Une victime rescapée par miracle de la sanglante répression d'un régime pourri, l'allégorie de la révolte elle même ou carrément l'histoire en marche ? Car revoir le film avec cette clé finale amène à se poser bien des questions...

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Bruno Zunino

 

Quelques liens et un extrait:

-Article sur le blog de Kim Bong Park


 

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Bob Morane 17/03/2012 14:22

Pfffff ! encore un de plus qu'il faut absolument que je vois :)